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29/07/2011

Jean Rouaud : "Les champs d'honneur"

"Les Editions de Minuit" - 1990

Au hasard d'un chinage sur un marché de livres anciens à Grenoble, ce petit livre (187 pages) est tombé entre mes mains. Le nom de l'auteur ne m'était pas inconnu et le titre non plus. Mais rien de plus...

Au début, c'est l'histoire d'un grand-père et de sa 2CV, dans la Loire-Inférieur. Un grand-père très présent bien que distant. Une sorte d'énigme pour le narrateur. Nous sommes dans les années 60... Vient ensuite la "petite tante". Celle qui ne s'est jamais mariée, a voué sa vie aux enfants de l'école où elle était institutrice et à Dieu. C'est aussi la mort précoce du père qui laisse un grand vide dans l'enfance du narrateur. Tout cela semble bien banal. C'est de Français communs, moyens comme on dit, dont il est question ici. De ces Français qui vivent leur vie sans faire de bruit, sans laisser de traces, comme sans le faire exprès ... des Français comme on en rencontre partout, dans toutes les familles. c'est peut-être de là que vient ce sentiment d'avoir soi-même vécu des scènes proches de celles décrites dans le récit ou d'avoir cotoyé des personnages semblables à ceux du roman.

Pourtant quelques zones obscures traversent le récit : ce grand-père qui s'enferme des journées entières dans le grenier et y retourne tout. Que cherche-t-il au juste ? Et cette "petite tante", quel est le secret de sa vie ?

C'est dans la déraison de la tante en fin de vie et  dans l'évocation de l'horreur de la guerre, dans le souvenir des êtres chers morts au front durant la terrible hécatombe de 1914-1918 que les réponses surgissent. Terrible ce champs d'honneur ! Ce champs d'horreur ?

Ce livre qui semble fait de rien sinon de bribes d'histoires personnelles, se dévorre d'un trait. L'air de rien, il vous prend et vous accompagne jusqu'à ce dernier mot : "Oh, Arrêtez tout !". Et le récit reste gravé un bon moment dans notre conscience. Derrière les fureurs guerrières, il y a des hommes, des femmes, des familles qui vont devoir vivre avec les souffrances et les souvenirs....

Avec ce premier roman, l'auteur a obtenu le prix Goncourt qui récompense une écriture à la force évocatrice rare et un style littéraire magistral. Oui, vraiment, de quoi se réconcilier avec la llittérature française qui pourtant ne nous épargne guère ... Alors lorsque nous tombons sur un joyau de cette sorte, ne boudons pas notre plaisir. 

L'auteur

Jean Rouaud est un né à Campbon (Loire-Atlantique, à l'époque Loire-Inférieure le 13 décembre 1952

De 1962 à 1969, il fait ses études secondaires au lycée catholique Saint-Louis à Saint Nazaire ; il passe un baccalauréat scientifique, puis étudie les Lettres modernes à l'université de Nantes.

Après avoir obtenu une maîtrise, il occupe différents emplois provisoires, tels que pompiste ou vendeur d'encyclopédies médicales. En 1978, il est engagé à Presse-Océan et, comme il le raconte dans son livre Régional et drôle, après avoir travaillé à la sélection des dépêches de l'AFP, il est chargé de rédiger un « billet d'humeur » publié tous les deux jours sur la «une » du journal, avec la consigne de faire régional et drôle.

Il part ensuite à Paris, où il travaille dans une librairie, puis comme vendeur de journaux dans un kiosque. En 1988, il rencontre Jérôme Lindon, directeur des Editions de Minuit, qui va devenir son principal éditeur.

Son premier roman, les Champs d'Honneur, est publié en 1990 et reçoit le Prix Goncourt. Durant les années 1990, ayant pu arrêter l'activité de kiosquier, il écrit les quatre romans qui, avec Les Champs d'honneur, forment un cycle romanesque fondé sur l'histoire de sa famille et certains aspects de sa propre vie.

En 2001, il quitte les éditions de Minuit pour les Editions Gallimard. Il est l'auteur de 16 romans dont 7 portent sur l'autobiographie familiale et de plusieurs essais.

Extrait

"De fait, il fumait bien son champ de tabac à lui seul, allumant chaque cigarette avec le mégot de la précédente, ce qui, quand il conduisait, embarquait la 2CV dans un rodéo improvisé. Le mégot serré entre le pouce et l'index de la main droite, la cigarette nouvelle au coin des lèvres, il fixait attentivement la pointe rougie sans plus se soucier de la route, procédant par touches légères, tirant des petites bouffées méthodiques jusqu'à ce que s'élève au point de contact un mince filet de fumée. Alors, la tête rejetée en arrière pour ne pas être aveuglé, bientôt environné d'un nuage dense qu'il balayait d'un revers de la main, il soulevait du coude la vitre inférieure battante de la portière, jetait le mégot d'un geste vif et, toujours sans un regard pour la route, donnait un coup de volant arbitraire qui secouait les passagers en tous sens. Conscience émoussée par la vieillesse ou, après une longue existence traversée d'épreuves, un certain sentiment d'immunité. Sur la fin il n'y avait plus grand monde pour oser l'accompagner. Les cousins adolescents avaient inventé (cela arriva deux ou trois fois - on se voyait peu) de se ceindre le front d'un foulard ou d'une cravate empruntée à leurs pères et de s'installer à ses côtés en poussant le "Banzaï" des kamikazes. Le mieux était de répondre à leurs gestes d'adieu par des mouchoirs agités et de pseudo-versements de larmes. Au vrai, chacun savait que la lenteur du véhicule ne leur faisait pas courir grand risque, mais les interminables enjambements de lignes jaunes, les errances sur la voie de gauche, les bordures mordues sur lesquelles les roues patinaient, les croisements périlleux : on en descendait verdâtre comme d'un train fantôme."

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