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15/08/2011

Léonardo PADURA : " Passé parfait"

 

Editions Métailié - 2001 pour la traduction française. Roman publié à la Havane en 1991.

La Havane, Cuba, hiver 1989. Un homme a disparu : Rafael Morin. Un  des pontes de l'industrie cubaine et du régime. Un homme encensé par tous, l'image parfaite du jeune Cubain dévoué à la cause de la Révolution qui a su monter les échelons du régime pour accéder aux plus hautes responsabilités. Homme comblé, ancien camarade de classe de Mario Conde mais aussi ancien rival qui lui a ravi la belle Tamara. Pour Mario Conde, chargé de mener l'enquête pour faire la lumière sur cette disparition, c'est un retour douloureux sur un temps disparu, celui de la jeunesse insouciante. C'est aussi un retour  sur une autre période  de l'histoire cubaine, celle du milieu des années 70, celle du Cuba prospère grâce au soutien du camp socialiste alors, qu'en cette fin de décennie 1980, avec la chute des pays socialiste de l'est européen, c'est le doute qui s'installe à la fois sur les perspectives économiques mais aussi sur l'avenir même du régime castriste.

Tout cela constitue la toile de fond, par petites touches, par de brèves allusions, du roman de Leonardo Padura. Un roman de la nostalgie, du temps qui passe, des occasions ratées et de l'amitié. Cette amitié entre Mario Conde et Carlos le Flaco, cloué sur son fauteuil roulant, entretenue à grandes rasades de rhum et de repas concoctés par Josephina, la mère du Flaco. Repas fantasmés par l'auteur dans un Cuba soumis aux restrictions alimentaires.

Ne cherchons pas dans les romans de Padura une critique lourde du régime castriste. Tout est en nuance. C'est le quotidien de la Havane qui est décrit au fil des pages mais aussi l'état d'esprit de ces Cubains qui survivent dans le souvenir le Révolution, qui ne comprennent pas que certains profitent de leur position au sein du régime pour, non pas s'enrichir car tout est relatif, mais  détourner le bien commun à leur profit et/ou fuire le pays.

On sort des romans de Padura avec regret. On voudrait que cela continue encore même si l'enquête est résolue. On voudrait  suivre Mario Conde lors de ses virées nocturnes dans les bars de la Havane, assister à ses discussions avec la Flaco sur les mérites ou les insuffisances de l'équipe locale de basse-ball, savoir comment va se terminer son histoire avec la belle Tamara. Le style incomparable de Padura nous relève de l'envoûtement. On y est bien et on ne veut pas en sortir. Et ce Mario Conde avec ses interrogations sur la vie, ses contradictions, ses incertitudes est si attachant. Sans nul doute l'un des plus beaux personnages de roman policier jamais créé.

Ce roman a reçu le prix des Amériques insulaires en 2002. C'est le premier volet d'une tétralogie intitulée "Les quatre saisons", constituée, outre Passé Parfait, par Electre à La Havane et L'Automne à Cuba, avant-dernier et dernier roman du projet.

 

L'auteur.

Leonardo Padura Fuentes est  né en 1955 dans le quartier populaire de la Mantilla à la Havane (Cuba) où il vit encore. Journaliste et écrivain, il est auteur de romans policiers dont le héros est le lieutenant Mario Conde. Ses textes sont subtilement profonds. Tous ses livres sont traduits en France aux éditions Métailié. Scénariste pour le cinéma, essayiste, nouvelliste, Leonardo Padura a trouvé avec le roman noir un genre tout indiqué pour distiller une vraie réflexion sur "ce pays si chaud et hétérodoxe où il n'y a jamais rien eu de pur", selon la formule de son impayable Mario Conde - un flic "hétérosexuel macho-stalinien", alcoolo et désabusé, vengeur des petits et des faibles, qui déboule en 1991 dans Passé parfait. "Leonardo nous a ouvert la porte, estime son ami le journaliste et écrivain Amir Valle. Il nous a fait comprendre que nous pouvions écrire sur des questions quotidiennes taboues, avec honnêteté, sans verser dans le racolage. » (Cuba les masques L'EXPRESS 23/02 au 01/03/2011). Leonardo Padura est un enfant rebelle de la révolution castriste. Il en a accepté la discipline, il est parti couper la canne à sucre chaque année et est allé couvrir la guerre en Angola, en 1985, comme journaliste pour Juventud Rebelde. Il a ensuite vu le mur de Berlin tomber, « puis l’Urss, et tout s’est arrêté. Tous nos rêves se sont évanouis, nous avons dû faire l’apprentissage d’une nouvelle survie. La seule chose qui reste des trente ans de présence soviétique, ce sont des prénoms, Vladimiro ou Karina.» Ni dissident, ni complaisant, Leonardo Padura tient un discours courageux, et prend les mêmes risques dans ses livres, où on ne peut guère le prendre en défaut.

Mais comment fait-il pour suivre cette voie étroite sans tomber dans aucun des travers de l’opposition frontale, ni dans la moindre facilité complice ? « Chaque fois que j’écris, je fais attention pour que rien ne puisse être utilisé politiquement, ni en faveur, ni contre le régime cubain. J’essaie de donner une vision sociale qui soit l’expression de ce que les gens sentent, et qu’ils ne sont pas toujours en mesure d’exprimer. C’est pourquoi j’habite ici, loin du centre, loin du Malecon et de la mer, pour être plus proche de mes compatriotes. » Et du cœur de Cuba.

Leonardo Padura Fuentes Sebastian Faulks at the 2008 Festival Della Letteratura, Mantona Italy.

 

Extrait

 

"Une fois satisfaite l'envie pressante d'eau froide qui l'avait sorti di lit, le Conde commença cette matinée du dimanche en évoquant avec plaisir le souvenir de son grand-père. Le dimanche, c'était le jour des combats dans les enceintes les plus fréquentées du public. C'est pour des raisons comme celle-là qu'il aimait le dimanche matin. Pas l'après-midi, interminable et vide après la sieste, quand il se sentait fatigué et encore somnolent jusqu'au soir ; pas non plus le soir, où tout était bondé. La maison du Flaco demeurait son éternel refuge. Mais quelque chose en particulier rendait le dimanche soir dense et ennuyeux : il n'y avait même plus de match de bass-ball et la menace palpable du lundi entravait l'éventualité de s'accrocher à une bouteille de rhum. Ce n'était pas le cas du matin. Le dimanche matin, les gens du quartier flânaient dans les rues en effervescence, comme dans cette nouvelle qu'il avait écrite lorsqu'il était au lycée. On pouvait parler avec tout le monde. les amis et les parents qui vivaient ailleurs venaient toujours voir la famille, et il devenait même possible de monter une équipe de bass-ball à main nue : on finissait les doigts enflés, haletant pour arriver à la première base. On pouvait encore organiser une partie de dominos, ou simplement discuter au coin de la rue, jusqu'à ce que le soleil chasse tout le monde. Mario Conde, mû par un sentiment ancestral qui échappait à la raison, et du fait du nombre de dimanches qu'il avait passé avec son grand-père Rufino ou avec sa bande de vauriens joueurs de bass-ball, jouissait comme aucun de ses amis de cette oisiveté dominicale dans le quartier. Après avoir pris son café, il sortait acheter le pain et le journal ; généralement, il ne rentrait pas avant l'heure tardive du déjeuner. Les femmes de sa vie n'avaient jamais compris ce rituel immuable et contrariant : mais enfin il n'y a pas moyen que tu passes un seul dimanche à la maison ! protestaient-elles. Avec la quantité de choses qu'il y a à faire. Mais le dimanche pour le quartier, leur disait-il sans laisser place à la discussion. C'est la réponse qu'elles reprenaient lorsque, plus tard, un ami demandait : Et Condé, il est sorti ?

Ce dimanche-là, il se leva avec la soif d'un dragon dont le feu viendrait de s'éteindre et le souvenir de son grand-père en tête. Il sortit sous le porche après avoir déposé la cafetière sur le fourneau. Il portait encore son pantalon de pyjama et un vieux manteau molletonné ; il observait les rues, plus tranquilles que certains autres dimanches, à cause du froid. Le ciel s'était dégagé pendant la nuit, mais une brise gênante et coupante soufflait. Il calcula qu'il devait faire moins de seize degrés, et que ce serait peut-être la matinée la plus froide de l'hiver. Comme d'habitude, il regrettait de devoir travailler un dimanche. Il se souvint que ce jour-là il avait prévu de voir le Conejo et ensuite de déjeuner chez sa soeur. De la main il salua Cuco, le boucher : Comment va la vie, mon petit Conde ? lui aussi avait du travail en ce dimanche matin."


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