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04/02/2012

Amin Maalouf : "Le rocher de Tanios"

Editions Grasset - 1993

Le rocher de Tanios - Prix Goncourt 1993

Amin Maalouf, romancier d'origine libanaise nous conduit, à travers ce récit dans son pays de naissance, le Liban, dans les années 1830 où Empire Ottoman, Egypte, Angleterre se disputent ce territoire. Tanios, le personnage central, est le fils de la belle Lamia et de Gerios, l'intendant du cheikh. Mais des rumeurs circulent sur la réalité de cette parternité.... Le destin des personnages de ce roman est contraint par l'Histoire, par les luttes des puisances et les jeux d'alliances ou de rivalités qui se tissent dans ces montagnes libnaises où druzes et chrétiens essaient pourtant de vivre en bonne entente.

Amin Maalouf s'est inspiré d'une histoire vraie : le meurtre d'un patriarche, commis au dix-neuvième siècle par un certain Abou-kichk Maalouf ( ancètre de l'écrivain ???). Réfugié à Chypre avec son fils, l'assassin avait été ramené au pays par la ruse d'un agent de l'émir, pour être exécuté. Mais l'histoire de ce roman tourne aussi autour d'un personnage illustre dans tout le Moyen-Orient et dont nul ne sait s'il fut réel ou légendaire : Tanios-Kichk ; et quand Amin Maalouf commence son récit, ce patronyme désigne un rocher sur lequel les enfants n'ont pas le droit de jouer. Tanios avait, autrefois, assassiné un prélat qui lui avait "dérobé" une femme. Par la suite, Tanios avait erré en Méditerranée avant de tomber dans un piège tendu par la famille dudit prélat trente années après le meurtre de leur ancêtre. Tanios est assassiné, puis transformé en rocher dans la région des Monts-Liban... En partant de cette trame, l'auteur nous propose une histoire où se mèlent le miel et la poudre, l'encens et le sang, la sagesse et la folie humaine, l'attirance entre Orient et occident, à l'image du Liban contemporain. Il se révèle comme un conteur digne héritier des conteurs orientaux qui ont enchanté par leur récits notre imaginaire d'occidentaux.

Mais Amin Maalouf nous donne aussi à comprendre les resorts de cette société orientale du XIXeme siècle, si éloignée de nous, basée sur la parole et l'apparence. Dans ‘Le rocher de Tanios’, il aborde les thèmes qui ont le plus caractérisé sont œuvre. Le Liban profond, celui des dissemblances et des ressemblances, celui de la quête acharnée de liberté, de la recherche de son identité propre dans un pays où religions et langues diverses se côtoient et s’influencent mutuellement, où le citoyen lambda est le produit  métisse de divers systèmes de valeurs, d’une multitude de cultures. Ce Liban des contradictions

 

Cet ouvrage a reçu le Prix Goncourt 1993. D'une écriture simple et vivante, proche du conte, ce livre court pour qui est habitué aux fresques de Maalouf, nous prend par la main et nous tient fermement jusqu'au dénouement final. A recommander.

 

L'auteur

Amin Maalouf est un écrivain franco-libanais né le 25 février 1949 à Beyrouth au Liban. Les premières années de l'enfance d'Amin Maalouf se déroulent en Egypte, patrie d'adoption de son grand-père maternel. De retour au Liban, sa famille s'installe dans un quartier cosmopolite de Beyrouth, où ils vivent la majeure partie de l'année, mais passent l'été à Machrah, village du Mont-Liban dont les Maalouf sont originaires.

Son père, journaliste très connu au Liban, également poète et peintre, est issu d'une famille d'enseignants et de directeurs d'écoles. Ses ancêtres, catholiques, se sont convertis au protestantisme au19eme siècle. Sa mère est issue d'une famille francophone et catholique, dont une branche vient d'Istanbul, ville hautement symbolique dans l'imaginaire d'Amin Maalouf, la seule qui soit mentionnée dans chacune de ses œuvres.

La culture du nomadisme et du « minoritaire » qui habite son œuvre s'explique sans doute en partie par cette multiplicité des patries d'origine de l'écrivain, et par cette impression d'être toujours étranger : chrétien dans le monde arabe, ou Arabe en Occident.

Les études primaires d'Amin se déroulent à Beyrouth dans une école française de pères jésuites. Ses premières lectures se font en arabe, y compris les classiques de la littérature occidentale, mais ses premières tentatives littéraires, secrètes, se font en français, qui est pour lui, à cette époque, la « langue d'ombre », par opposition à la « langue de lumière », l'arabe.

Étudiant en sociologie et sciences économiques, il rencontre Andrée, éducatrice spécialisée, qu'il épouse en 1971. Il devient peu après journaliste pour le principal quotidien de Beyrouth, An-Nahar. Il y rédige des articles de politique internationale.

La guerre civile éclate en 1975, obligeant la famille à se retirer dans le village du Mont-Liban. Amin Maalouf décide rapidement de quitter le Liban pour la France, en 1976. Sa femme et leurs trois enfants le suivent quelques mois plus tard. Il retrouve en France un emploi de journaliste dans un mensuel d'économie. Ses premières esquisses littéraires n'aboutiront, à cette époque, à aucune publication.

Ce n'est qu'en 1981 qu'il décroche son premier contrat d'édition, avec l'éditeur Jean Claude Lattès, pour Les croisades vues par les Arabes, qui sera publié en 1983. Il rencontre son premier succès de librairie avec Léon l'Africain, en 1986, et décide de se consacrer à la littérature. Suivent ensuite les romans Samarcande, sur le poète et savant persan Omar Khayyam et Les jardins de Lumière sur le prophète Mani, qui le consacrent comme une figure importante du roman historique d'inspiration orientale.

Le premier Siècle après béatrice, en 1992, est un roman d'anticipation, atypique, qui porte un regard inquiet sur l'avenir de la civilisation.

Il obtient en 1993 le prix Goncourt pour Le Rocher de Tanios. C'est à cette époque qu'il prend pour habitude de se retirer plusieurs mois par an dans une petite maison de pêcheur, sur l'île d'Yeu, pour y écrire.

Dans Les Echelles du Levant, en 1996, il parle pour la première fois de la guerre du Liban, qui l'a contraint à quitter son pays d'origine. Le Liban sera à partir de cette époque un thème de plus en plus présent dans son œuvre. Il publie en 1998 son deuxième essai, Les identités meurtrières, pour lequel il obtient, en 1999, le prix européen de l'essai Charles Veillon.

Il s'essaye ensuite pour la première fois à l'écriture de livret d'opéra, avec L'Amour de Loin, pour la compositrice finlandaise Kaija Saariaho. L'opéra est créé en août 2000 au festival de Salzbourg. Il rencontre, lors de sa tournée internationale, un bon accueil du public et de la critique. Sa collaboration avec Kaija Saariaho se poursuit et aboutit à la création de trois autres opéras, dont le dernier, Emilie, a été créé en 2010 à l'opéra de Lyon?

Son dernier roman à ce jour, Le Périple de Baldassare, est publié en 2000, l'auteur se consacrant plutôt depuis à la rédaction d'essais (Origines, en 2004, et Le Dérèglement du monde : Quand nos civilisations s'épuisent en 2009).

En 2007-2008, il a présidé, pour la Commission européenne, un groupe de réflexion sur le multilinguisme, qui a produit un rapport intitulé « Un défi salutaire : comment la multiplicité des langues pourrait consolider Europe ». En 2011, il est élu à l'Académie Française.

 

Extrait

"En ce temps-là, le ciel était si bas qu'aucun homme n'osait se dresser de toute sa taille. Cependant, il y avait la vie, il y avait des désirs et des fêtes. Et si l'on n'attendait jamais le meilleur de ce monde, on espérait chaque jour échapper au pire.

Le village entier appartenait alors à un même seigneur féodal. Il était l'héritier d'une longue lignée de cheikhs, mais lorsqu'on parle aujourd'hui de "l'époque du cheikh" sans autre précision, nul ne s'y trompe, il s'agit de celui à l'ombre duquel a vécu Lamia.

Ce n'était pas, loin s'en faut, l'un des personnages les plus puissants du pays. Entre la plaine orientale et la mer, il y avait des dizaines de domaines plus étendus que le sien. Il possédait seulement Kfaryabda et quelques fermes autour, il devait avoir sous son autorité trois cents foyers, guère plus. Au-dessus de lui et de ses pairs, il y avait l'émir de la Montagne, et au-dessus de l'émir les pachas de province, ceux de Tripoli, de Damas, de Saïda ou d'Acre. Et plus haut encore, beaucoup plus haut, au voisinage du Ciel, il y avait le sultan d'Istanbul. Mais les gens de mon village ne regardaient pas si haut. Pour eux, "leur" cheikh était déjà un personage considérable.

Ils étaient nombreux, chaque matin, à prendre le chemin du château pour attendre son réveil, se pressant dans le couloir qui mène à sa chambre. Et lorsqu'il paraissait, ils l'accueillaient par cent formules de voeux, à voix haute à voix basse, cacophonie qui accompagnait chacun de ses pas.

La plupart d'entre eux étaient habillés comme lui, séroual noir bouffant, chemise blanche à rayures, bonnet couleur de terre, et tout le monde ou presque arborait les mêmes moustaches épaisses et bouclées fièrement vers le haut dans un visage glabre. Ce qui distinguait le cheikh ? Seulement ce gilet vert pomme, agrémenté de fils d'or, qu'il portait en toute saison comme d'autres portent une zibeline ou un sceptre. Cela dit, même sans cet ornement, aucun visiteur n'aurait eu de peine à distinguer le maître au milieu de sa foule, à cause de ces plongées que toutes les têtes effectuaient les unes après les autres pour lui baiser la main, cérémonial qui se poursuivait jusqu'à la salle aux Piliers, jusqu'à ce qu'il eût pris sur le sofa sa place habituelle et porté à ses lèvres le bout doré du tuyau de sa pipe d'eau.

En rentrant chez eux, plus tard dans la journée, ces hommes diraient à leurs épouses : "Ce matin, j'ai vu la main du cheikh." Non pas "J'ai baisé la main...". Cela, on le faisait, certes, en public, mais on avait pudeur à le dire. Non plus :"J'ai vu le cheikh" - parole prétentieuse, comme s'il s'agissait d'une rencontre entre deux personnages de rang égal ! Non, "J'ai vu la main du cheikh", telle était l'expression consacrée.

Aucune autre main n'avait autant d'importance. La main de Dieu et celle du sultan ne prodiguaient que les calamités globales ; c'est la main du cheikh qui répandait les malheurs quotidiens. Et aussi, parfois, des miettes de bonheur."

 

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