logo Blog50.com
Blog 50 est un service gratuit offert par Notre Temps

21/11/2011

J.M. Coetzee : "Disgrâce"

Editions du seuil - 2001. ( 1999 pour l'édition originale en Afriqe du Sud)

 

J.M. Coetzee a obtenu le Prix Nobel de littérature quatre ans après la parution de ce roman. Après lecture, on peut penser que chef d'oeuvre n'a pas été pour rien dans l'obtention de cette distinction. Nous sommes à l'Université du Cap, en cette fin du XXeme siècle, où enseigne, sans beaucoup de passion ni de conviction, le professeur David Lurie, quinquagénaire, deux fois divorcé, qui comble ses besoins sexuels auprès d'une prostituée. C'est plus pratique ! Jusqu'au jour où il rencontre une de ses étudiantes, la séduit et entame une relation avec elle.

Mais la jeune étudiante l'accuse de harcèlement sexuel et David Lurie est contraint à la démission tout en rejetant toute notion de culpabilité. Il décide alors de se réfugier auprès de sa fille Lucy qui vit sur une petite exploitation dans la région du Cap-oriental. Une nouvelle vie commence loin des préoccupations citadines de son ancienne existance. Pourtant la retraite vire au drame. Coupable, la bourgeoisie sud-africaine l'est sans aucun doute et on ne tire pas un trait aussi facilement sur les crimes de l'apartheid.

Dans une Afrique du Sud libérée de l'apartheid mais pas de ses démons, où les anciennes victimes peuvent à leur tour se conduire en bourreaux, la culpabilité refusée par Lurie au Cap lui revient en plaine face comme en témoigne l'attitude de sa fille prête à accepter beaucoup pour expier les crimes passés de sa caste sociale...

Une écriture simple, sans disgression. On va à l'essentiel. Des dialogues ciselés à la perfection. Un roman sombre et prodigieux qui interroge la société sud-africaine post apartheid mais aussi nos certitudes sur la barrière parfois ténue entre le statut de victime et celui de coupable. Jusqu'où leur faut-il aller dans l'acceptation de l'inacceptable pour que les anciens bourreaux puissent espérer vivre avec leurs victimes ? Le destin de David Lurie préfigure-t-il celui de l'Afrique du Sud ? L'espoir réside-t-il dans la jeune génération prête à payer le prix fort pour avoir le droit de vivre, malgré tout, dans ce pays ?

Ce roman a été adapté au cinéma par Steve Jacobs avec John Malkovitch, qui interprêtait le rôle de David Lurie et Jessica Haines dans le rôle de Lucy. Le film a obtenu le prix de la critique internationale au Festival de Toronto en 2008.

 

L'auteur

John Maxwell Coetzee est né au Cap, en Afrique du Sud, le 9 Février 1940, l'aîné de deux enfants. Sa mère était une enseignante en école primaire. Son père a été formé comme un avocat, mais n'a pratiqué comme tel que par intermittence; au cours des années 1941-1945 il a servi avec les forces sud-africaines en Afrique du Nord et en Italie. Bien que les parents n'étaient pas d'origine britannique, la langue parlée à la maison était l'anglais.

Coetzee a reçu son éducation primaire à Cape Town et dans la ville voisine de Worcester. Pour ses études secondaires, il a fréquenté une école, au Cap, dirigée par un ordre catholique, les Frères Maristes. Il entra à l'université de Cape Town en 1957 où,  en 1960 et 1961, il a obtenu successivement un diplôme d' anglais et de mathématiques. Il a passé les années 1962-1965 en Angleterre,  comme programmeur informatique tout en faisant des recherches pour une thèse sur le romancier anglais Ford Madox Ford.

En 1963, il épousa Philippa Jubber (1939-1991). Ils ont eu deux enfants, Nicolas (1966-1989) et Gisela (n. 1968).

En 1965, Coetzee est entré à l'Université du Texas à Austin, et en 1968, a obtenu un doctorat en anglais, la linguistique et les langues germaniques. Sa thèse de doctorat portait sur ​​Samuel Beckett.

Pendant trois ans (1968-1971) Coetzee fut professeur adjoint d'anglais à l'Université d'État de New York à Buffalo. Après une demande de résidence permanente aux États-Unis refusée, il revient à l'Afrique du Sud. De 1972 à 2000, il occupe une série de postes à l'Université de Cape Town, le dernier d'entre eux en tant que professeur émérite de littérature.

Entre 1984 et 2003, il a également enseigné fréquemment aux États-Unis: à la State University de New York, l'Université Johns Hopkins, l'Université de Harvard, Stanford University et l'Université de Chicago, où pendant six ans, il a été membre du Comité des affaires sociales.

Coetzee a commencé l'écriture de fiction en 1969. Son premier livre, Dusklands, a été publié en Afrique du Sud en 1974. Au cœur du Pays (1977) a remporté l'AIIC Prix, et a été publié en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.Waiting for the Barbarians (1980 ) a été reconnu par la critique internationale. Sa réputation a été confirmée par Life & Times of Michael K (1983), qui a remporté en Grande-Bretagne, le Booker Prize. Elle a été confirmée par Foe (1986), l'âge du Fer (1990), Le Maître de Pétersbourg (1994), et Disgrâce(1999), qui remporta à nouveau le Booker Prize.

Coetzee a également écrit deux mémoires romancée, Boyhood (1997) et de la Jeunesse(2002). La vie des animaux (1999) est une conférence romancée, plus tard absorbée dans Elizabeth Costello (2003). Écriture blanche (1988) est un ensemble d'essais sur le Sud, la littérature et la culture africaines. Doubler le Point (1992) se compose de textes et d'entretiens avec David Attwell.  Shores Stranger (2001) recueille ses essais littéraires.

Coetzee a également été  traducteur du néerlandais et de la littérature afrikaans.

En 2002, ilémigre en Australie. Il vit avec sa compagne Dorothée  à Adélaïde, en Australie du Sud, où il occupe un poste honorifique à l'Université d'Adélaïde. Il obtint le Prix Noble de littérature en 2003, pour l'ensemble de son oeuvre.

 

Extrait

"Petrus a emprunté un tracteur. Où ? Il n'en a pas la moindre idée. Il y a attelé la vieille charrue à soc rotatif qui rouillait derrière l'étable depuis des années, bien avant Lucy. En quelques heures il a labouré toute sa terre. Tout ça vite fait, bien fait ; rien de commun avec l'Afrique. Au bon vieux temps, c'est-à-dire il y a dix ans, il aurait mis des journées entières avec une vieille charrue tirée par des boeufs.

Face à ce Petrus d'un genre nouveau, quelles chances Lucy a-t-elle de s'en sortir ? Petrus est arrivé comme homme à tout faire, pour bêcher, porter, arroser. Aujourd'hui, il est bien trop occupé pour ces travaux-là. Où Lucy va-t-elle trouver quelqu'un pour bêcher, porter et arroser ? Si on était dans une partie d'échecs il dirait que Lucy est échec et mat. Si elle était un rien raisonnable, elle laisserait tomber : elle irait au Crédit agricole, règlerait ses affaires, remettrait la ferme entre les mains de Petrus et reviendrait au monde civilisé. Elle pourrait ouvrir une pension pour chiens en banlieue ; elle pourrait envisager de prendre aussi des chats. Elle pourrait même reprendre ce qu'elle et ses amis faisaient aux beaux jours de leur vie de hippies : tissage traditionnel, ethnique, décoration de poteries, ethnique aussi, vannerie, ethnique toujours ; elle vendrait des perles de bois aux touristes.

Vaincue. Il n'est pas difficile d'imaginer Lucy dans dix ans d'ici : une femme trop grosse, le visage marqué de rides de tristesse, attifée de vêtements démodés depuis longtemps, parlant à ses chiens et chats, seule à table. Pas brillant comme vie. Mais cela vaudrait mieux que de passer ses journées à redouter l'agression suivante, quand les chiens ne suffiront pas à la protéger et que personne ne répondra à un appel téléphonique."

disgrace

29/10/2011

Ethan COEN : " J'ai tué Phil Shapiro"

Editions de l'Olivier - Cahiers du Cinéma - 1998

 

Les quatorze nouvelles qui constituent cet ouvrage nous dressent le portrait de personnages un peu en marge, un peu hors champs, décalés. C'est le détective privé mordu par son client, le boxeur incapable de se défrendre, le tueur à gages malchanceux, le mafioso inoffensif, etc... Tous semblent inaptes à vivre la vie qui est la leur, à suivre le chemin qu'ils ont emprunté. Rien ne va comme il devrait !

En toile de fond de ces récits à la fois drôles et tragiques, ironiques et féroces, la culture juive américaine. Les peurs et les démons de la jeunesse d'Ethan Coen traversent ces histoires et nous les rendent attachantes.

Il s’agit, souvent, d’histoires banales : la crise de la quarantaine, l’enfer conjugal ou familial, etc.... La narration à la première personne, par l’emploi d’un langage adapté à la condition sociale du narrateur, ajoute à la trivialité de ces récits et révéle une violence et un désespoir latents, que l’hébétude dissimule jusqu’au jour où la crise éclate. Les personnages étant souvent de condition modeste, la naïveté de leur récit ajoute au pathétique des faits ; les sentiments les meilleurs, les plus touchants et les plus simples, sont souvent exprimés avec une brutalité, une conviction qui nous réjouissent moins qu’elles ne nous renseignent sur la misère morale du personnage. Si les textes livrent peu de repères sociaux, on imagine cependant un univers middle-class,  des small towns, ces villes aussi grandes que les grandes villes françaises et qui ont pourtant des allures de sous-préfecture. Aussi, conformément à cette idée de sous-préfecture, si les personnages manquent de carrure, c’est tout simplement pour affronter la vie ou les sentiments qui les assaillent. Qu’ils le cherchent ou non, ils sont agressés, aliénés, opprimés, par leurs plus proches parents - les enfants, l’épouse ou l’époux - ou le « système ». Mais ici, nous sommes dans la constat et non la critique sociale !

 

L'auteur

 

Ethan Coen (né lle 21 septembre 1957) a grandi à St. Louis Park, Minnesota dans la proche banlieue de Minneapolis. Il est marié depuis octobre 1993 à la monteuse Tricia Cooke. Frère de Joel Coen avec qui il signe de nombreux films, il est diplômé de l'université de Princeton.

Avant Ladykillers, leur filmographie repose sur un « partage des tâches » : Joel à la réalisation, Ethan à la production, l'écriture (ou adaptation) du scénario étant commune. Mais depuis, Ethan Coen est également crédité comme réalisateur de leurs films. Ils travaillent également ensemble pour le montage de leurs films (parfois sous le pseudonyme de Roderick Jaynes).

Une part de leur succès sont des comédies (Intolérable Cruauté, O'Brother, Ladykillers, The Bog Lebowski). Cependant, deux thrillers sont majeurs dans leur cinématographie et sont le négatif l'un de l'autre à 10 ans d'intervalle. En 1996, ils réalisent Fargo qui les révèlera à un public international, puis un pendant texan, No Country for Old men, pour lequel ils recevront les récompenses du meilleru film et du meilleur réalisateur lors de la cérémonie des Oscars en 2008..

Après la noirceur de No Country for Old Men, les frères Coen réalisent deux comédies, Burn after Reading et A Serious man, à forte teinte autobiographique.

En 2010, ils tournent leur premier western, True Grit, adapté d'un roman éponyme de Charles Portis, déjà porté à l'écran dans Cent Dollars pour un shérif en 1969 avec John Wayne. Le film révèle au grand public la jeune actrice Hailee Stenfield, qui reçoit pour son rôle de multiples récompenses et nominations.

Ethan est Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres.

 

Extrait

 

"Il était assis dans son bureau, les yeux levés sur les miens et les doigts figés, au milieu d'une addition, sur sa machine à calculer. Calculus, en latin, c'est un petit caillou ; on s'est longtemps servi de pierres pour compter. J'ai appuyé sur la détente et son visage a explosé, projetant en purée de hareng les éclaboussures de sa cervelle.

Son bureau était à l'extrémité d'un corridor de pierre de taille plein d'échos du Carmody-Wells, un immeuble commercial. Ma démarche jusque-là fut ferme et mesurée, comme ma démarche jusqu'à la bimah quand on m'y a appelé le jour de ma bar mitsvah. Mon oncle Maury avait fourni le buffet pour ma bar mitsvah. C'était un grand et gros homme qui marchait en traînant les pieds avec des membres de pantin désarticulé, des poils noirs sur tout le corps et des lunettes qui se balançaient à un cordon passé autour de son cou. J'ai deux autres oncles qui sont traiteurs, eux aussi, Marv et Yitzchak. Mais oncle Maury avait soumis le devis le moins couteux.

Ils étaient cinq frères dans la famille de mon père qui habitait le Bronx. Mon père Phil et l'oncle Schmuel étaient les deux seuls qui n'avaient pas fait traiteur. Mon père était imprimeur de tissus. Oncle Schmuel était mort-né.

J'ai tué Phil Shapiro.

Il nous avait fait déménager à Minneapolis. J'ai vécu dans cette ville inconnue, glaciale, où l'haleine des gens reste suspendue autour de leur tête, où les nez sont en proie à des picotements douloureux, où le crachat craque et gèle avant d'atteindre le sol. J'ai fini par partir pour le royaume des pelouses à la fac de droit de Harvard, et mon nez a cessé de couler. La fac de droit de Harvard - pendant des années on en avait parlé à la maison. La copine de ma mère, Mimsy Kappelstein, ne cessait de nous tanner avec les mérites de son fils , Danny, qui était sorti sixième de sa promotion. Quand je suis sorti cinquième, maman était déjà malade du cancer qui allait l'emporter. Elle était à l'hôpital quand elle l'a appris, sous perfusion. Elle se tendit pour parler. Oncle Yitzchak se pencha sur elle, tout près. De ses lèvres parcheminées, maman murmura :

- Dites-le à Mimsy."

02/10/2011

Didier DAENINCKX : "Hors Limites"

Editions Julliard - Colletion L'atelier Julliard, dirigée par Jean Vautrin - 1992

 

Cet ouvrage est composé de trois nouvelles d'une centaine de pages chacune : Hors Limite, Back Street et La Particule. Trois cités, trois banlieues, trois fleuves. Que ce soit au bord de la Seine, de la Tamise ou de l'Escaut la vie est dure pour les laissés pour compte de la société. Dans la jungle des villes, chacun y va de son propre instinct de survie pour nager dans ce monde où la mort rôde.  Il y a là des bandes de gamins mis au ban de la société, des Jamaïcains réfugiés au milieu d'autres exclus, tout un monde " hors limites ", un monde dur, âpre, violent et souvent généreux. De Saint Denis à Valenciennes, en passant par Londres, les personnages de ces trois nouvelles errent entre petits larcins, trafics en tous genres , le tout sur fond de rêve d'une vie meilleure.

Comme dans chacun de ses ouvrages, Didier Daeninckx nous propose des textes engagés au sens le plus noble du terme. Engagés dans leur temps, reflets de la noirceur sociale qui nous entoure, loin du nombrilisme ambiant des écrivains à succès. On comprend que la plus grande des violences, c'est bien celle de cette société à l'égard des exclus, des parias ...

Hors limites

 

L'auteur

Didier Daeninckx est né le 27 avril 1949 à Saint denis en seine Saint Denis (93) . Il est issu d'une famille modeste. Il prend résolument le parti d'orienter son œuvre vers une critique sociale et politique au travers de laquelle il aborde certains dossiers du moment (la politique des charters, le révisionnisme, etc.) et d'autres d'un passé parfois oublié (le massacre des Algériens à paris le 17 octobre 1961). Cette enquête historique le conduit parfois à quitter le domaine policier pour un réalisme social que souligne la sobriété de son style.


À 17 ans, il devient ouvrier imprimeur, puis animateur culturel et enfin journaliste local. C'est au cours d'une période de chômage qu'il écrit un premier roman qui passe complètement inaperçu, Mort au premier tour (1982), où l'on voit apparaître le personnage névrosé de l'inspecteur Cadin. Le second, Meurtres pour mémoire (1984) qui, bien avant le procès Papon, place sous les feux de la rampe la répression sanglante de la manifestation FLN du 17 octobre 19611, est en revanche bien accueilli. Cet ouvrage publié dans la Série Noire lui ouvre les portes de la notoriété.

Suivent la même année le Géant inachevé, toujours avec Cadin, dans lequel il s'attaque à la corruption du milieu politique, et Le der des der, dédié à son grand-père anarchiste et déserteur en 1917, où il dénonce la pratique du fusillé pour l'exemple. Dans Lumière noire (1987), où Cadin apparaît peu, il prend pour cible la politique de reconduction par charters des Maliens expulsés hors des frontières.

Au travers de ses nouvelles (En margeZapping), il trace une chronique douce-amère du monde contemporain, « un regard de localier » plus habitué des événements qui ne font pas la une des journaux, mais remplissent les colonnes de faits divers, quand ils ne passent pas complètement inaperçus (Yvonne, la madone de la Plaine).

Avec Le chat de Tigali (1988) il publie son premier livre pour la jeunesse, une histoire dénonçant le racisme.

Dans La mort n’oublie personne (1988), considéré comme son ouvrage le plus abouti, il s'éloigne du roman policier et raconte l'histoire tragique d'un jeune résistant condamné pour meurtre après la guerre. En 1990, Cadin est à bout de souffle et il se suicide dans Le Facteur fatal.

Le prix Paul Féval de Littérature populaire lui est attribué en 1994 pour l'ensemble de son œuvre. Ses romans sont aujourd'hui traduits dans une vingtaine de langues.

Avec Cannibale (1998), il réveille le souvenir des « zoos humains » de la Troisième République, en racontant l'histoire des Kanaks exposés comme des animaux dans un zoo lors de l'exposition coloniale de 19311. Il dit s'être intéressé à la Nouvelle Calédonie à la mort du leader indépendantiste Eloi Machoro. Il revient sur ce thème avec Le Retour d'Ataï (2002) qui évoque la revendication du peuple kanak de voir revenir au pays la tête du grand chef Ataï. Il parraine le Salon du Livre d'expression populaire et de critique sociale d'Arras.

Convaincu qu'en oubliant le passé, on se condamne à le revivre, Didier Daeninckx s'attache au problème de la mémoire historique en dénonçant avec obstination ce qu'il considère comme relevant du négationnisme. Il poursuit cette démarche hors de ses romans notamment dans le cadre d'Amnistia.net, un site internet « d'information et d'enquêtes », dont il est l'un des principaux animateurs.

Extrait

"Santos croisa le chenal juste avant le point kilométrique 35 et coupa le moteur dès qu'ils furent en vue des installations de stationnement des péniches méthanières. Il se tourna vers Eric et Gégé, étouffant sa voix.

- Sortez les rames. On va finir sans le moteur, à cause des rondes... De ton côté, Eric, soulève le plastique, elles sont sous les sièges, en deux morceaux.

Les lumières de la centrale électrique scintillaient, derrière le pont rails. Eric glissa la rame dans la fourche et attendit que Gégé soit prêt pour commencer à pagayer. Santos manoeuvrait la barre tandis que Chris scrutait le fleuve à plat ventre sur la proue, la tête au-dessus de l'eau noire. Ils virèrent à bâbord pour contourner la pointe du port pétrolier et accéder aux darses disposées comme les dents d'un peigne en fin de boucle. Les lampadaires éclairaient violemment les façades des entrepôts alignés au bord des quais. Au fond du site des projecteurs blancs découpaient la nuit, mettant en valeur le fronton du bâtiment de la direction et de celui des douanes. Une pancarte à moitié arrachée couinait au gré du vent et cognait contre le warf : "MM. les Mariniers sont priés de se présenter aux bureaux dès l'arrivée au port avec les documents de bord". Ils furent à découvert sur une centaine de mètres avant d'être masqués par le meccano géant bleu de la cimenterie et les pyramides de charbon. Les phares d'une voiture qui s'engageait sur la route de Môle Central balayèrent l'arrière des constructions, projetant leurs ombres étirées à la surface du canal qu'ils empruntaient. Ils posèrent les rames sur le caillabotis et laissèrent mourir la trajectoire du bateau contre les pneus protecteurs. Eric se dressa sur la pointe des pids.

- C'est là ton île Magique ?"

10/09/2011

Luis SEPULVEDA : "Le vieux qui lisait des romans d'amour"

Editions Métailié - 1992.

Ce court roman de 120 pages a connu un succes mondial. Il a permis de découvrir un auteur majeur de la littérature sud-américaine, Luis Sepulveda. Au fin fond de l'Amazonie, quelques hommes ( et femmes) abandonnés de la société (dite civilisation), au bout d'errances improbables, survivent aux côtés des indiens Shuars et des Jivaros. La nature ne leur fait pas de cadeaux et pourtant il la respectent et ont appris à vivre en harmonie avec cette luxuriance qui ne se laisse pas dompter.

Mais l'équilibre est menacé  par d'autres hommes qui tentent quelques incursions pour chasser le fauve ou, plus grave encore, pour construire routes et autres réjouissantes marques des sociétés industrielles faisant toujours un peu plus reculer la forêt amazonienne et rétrécissant l'espace vital des peuples indigènes.

Nous sommes, au bord du fleuve, dans le bien nommé village d'El Idilio. Les habitants découvrent dans une pirogue le cadavre d'un homme blond mort. Pour les autorités locales, ce meurtre ne peut qu'être l'oeuvre des Indiens. Mais Antonio José Bolivar, qui a longtemps vécu parmi eux, sait qu'il n'en est rien et il comprend à partir de la forme de la blessure, qu'il s'agit de la marque laissée par un félin.

Jose Antonio, par ailleurs passionné par les romans d'amour, se laisse convaincre de prendre la tête d'une expédition à la poursuite du fauve qui menace la vie des villageois. En le suivant nous partons au sein d'un monde dont la survie est aujourd'hui menacée.

 

Véritable hymne aux hommes et à la nature d'Amazonie, cet ouvrage nous invite à la réflexion sur la place de l'homme sur cette terre et les rapports qu'il devrait entretenir avec son environnement. C'est une ode à la différence, au respect de l'autre.

Le roman a été adapté au cinéma en 2001 par Rolf de Heer. Richard Dreyfuss tient le premier rôle.

Le Vieux qui lisait des romans d'amour

Il a obtenu, en France, deux prix : le Prix Relais H du roman d'évasion et le Prix France Culture étranger en 1992. Car il a dépassé les clivages littéraires et a su trouver un large public ( celui des Realis de gare) et la reconnaissance de la critique littéraire. ces deux prix en sont la preuve.

Il a également obtenu le prix Tigre Juan en Espagne. En introduction, Luis Sepulveda a écirt ces quelques mots : "Au moment même où, à Oviedo, les jurés qui allaient décerner à c elivre le rpix Tigre Juan étaient en train de le lire, à des milliers de kilomètres de distance et d'ignominie une bande d'assassins armés et payés par de plus grands criminels, de ceux qui ont tailleur et manucure et qui disent agir au nom du "progrès", mettaient fin à la vie de l'homme qui fut l'un des plus ardents défenseur de l'Amazonie et l'une des figures les plus illustres et les plus conséquentes du mouvement écologique universel.

Tu ne liras pas ce roman, Chico mendes, ami très cher qui parlait peu et agissait beaucoup, mais ce prix Tigre est aussi le tien, comme il est celui de tous les hommes qui continueront sur le chemin que tu as tracé, notre chemin collectif pour défendre ce monde, notre monde, qui est unique."

Chico Mendes

L'auteur

Luis Sepúlveda est  né le 4 octobre 1949 à Ovalle au Chili. Son premier roman, Le Vieux qui lisait des romans d'amour, traduit en trente-cinq langues, lui a apporté une renommée internationale. C'est le premier d'une série de best-sellers mondiaux parmi lesquels Le Monde du Bout du Monde, Un Nom de Torero, Histoire de la mouette et du chat qui lui apprit à parler. Son œuvre, fortement marquée par l'engagement politique et écologique ainsi que par la répression des dictatures des années 70, mêle le goût du voyage et son intérêt pour les peuples premiers.

Il milite très jeune dans les Jeunesses communistes. Étudiant, il est emprisonné par le régime de Pinochet et séjourne deux ans et demi à Temuco, prison pour opposants politiques : « A la fin d’un procès sommaire du tribunal militaire, en temps de guerre, à Temuco en février 1975, au terme duquel je fus accusé de trahison de la patrie, conspiration subversive, et appartenance aux groupes armés, entre autres délits, mon avocat commis d’office (un lieutenant de l’armée chilienne) est sorti de la salle - nous sommes restés dans une salle à côté - et, euphorique, m’a annoncé que ça s’était bien passé pour moi : j’avais échappé à la peine capitale et j’étais condamné seulement à vingt-huit ans de prison. »

En 1977, grâce à l'intervention d'Amnesty international, Luis Sepúlveda est libéré. Sa peine de vingt-huit ans de détention est commuée en huit années d'exil en Suède. En fait, le jeune homme va voyager et sillonner l'Amérique du Sud. Il séjourne en Equateur, où il fonde une troupe de théâtre dans le cadre de l'Alliance Française ; puis au Pérou, en Colombie et au Nicaragua. En 1978, il partage pendant un an la vie des indiens shuars dans le cadre d'un programme d'étude pour l'UNESCO afin d'étudier l'impact de la colonisation sur ce peuple. Au Nicaragua, il s'engage dans la lutte armée aux côtés des sandinistes (il intègre en 1979 la Brigade Internationale Simon Bolivar). Après la victoire de la révolution, il travaille comme reporter.

 

À partir de 1982, Luis Sepúlveda s'installe en Europe, d'abord en Allemagne où il travaille comme journaliste, voyageant souvent en Amérique latine et en Afrique. Il travaille avec Greenpeace de 1982 à 1987 sur l'un de ses bateaux. Il est coordinateur entre différentes sections de l'organisation. L'écrivain s'établit en 1996 dans les Asturies, dans le nord de l'Espagne, à Gijón, à cause de la « tradition de lutte politique instaurée par les mineurs, du sens de la fraternité qui y règne ». Il a fondé et il anime le Salon du livre ibéro-américain de Gijón destiné à promouvoir la rencontre entre les auteurs, les éditeurs et les libraires latino-américains et leurs homologues européens.

Au talent d'écrivain s'ajoutent ses engagements politiques contre les séquelles laissées en Amérique du Sud par les dictatures militaires, en faveur de l'écologie militante, des peuples premiers. Il milite à la Fédération internationale des Droits de l'Homme. Il écrit des chroniques régulières dans El País en Espagne et dans divers journaux italiens.

Luis Sepúlveda est marié. Sa seconde femme se nomme Margarita Seven avec laquelle il a eu trois enfants.

 

Extraits

 

"Le déluge survint avec les premièes ombres du soir et, en quelques minutes, il devint impossible de voir plus loin que l'extrémité de son bras tendu. Le vieux se coucha dans son hamac en attendant le sommeil, bercé par la rumeur violente et monocorde de l'eau omniprésente.

Antonio José Bolivar dormait peu. Jamais plus de cinq heures par nuit et de deux heures de sieste. Le reste de son temps, il le consacrait à lire les romans, à divaguer sur les mystères de l'amour et à imaginer les lieux où se passaient ces histoires.

En lisant les noms de Paris, Londres ou Genève, il devait faire un énorme effort de concentration pour se les représenter. La seule grande ville qu'il eût jamais visitée était Ibarra, et il ne se souvenait que confusément des rues pavées, des pâtés de maisons basses, identiques, toutes blanches, et de la Plaza de Armas pleine de gens qui se promenaient devant la cathédrale.

Là s'arrêtaient ses connaissances du monde et, en suivant les intrigues qui se déroulaient dans des villes aux noms lointains et sérieux tels que Prague ou Barcelone, il avait l'impression que le nom d'Ibarra n'était pas celui d'une ville faite pour les amours immenses.

Au cours de son voyage vers l'Amazonie en compagnie de Dolores Encarnacion del Santisimo Sacramento Estupinian Otavalo, il avait traversé deux villes, Loja et Zamora, mais il n'avait fait que les entrevoir, de sorte qu'il n'était pas en mesure de dire si l'amour pouvait y trouver un terrain propice.

Mais ce qu'il aimait par-dessus tout imaginer, c'était la neige."

03/09/2011

Jean Luc Mélenchon : "Qu'ils s'en aillent tous"

Editions Flammarion - 2010

 

Ecrit en août 2010, il y a donc tout juste un an, cet ouvrage, sous-titré "Vite, la Révolution citoyenne" aborde plusieurs questions cruciales qui devraient traverser la campagne des présidentielles. La République et la nécessité d'une Assemblée constituante pour la refonder, la place et le rôle de l'école, la question de la culture, celle du partage des richesses -essentielle ! - , le rôle de la finance, la construction européenne, le Traité de Lisbonne et ses conséquences, la planification et le libre échange, l'écologie et la place de l'homme sur terre, la paix, les alliances internationales, le désarmement, etc... Bien entendu les sujets liés à l'actualité récente comme les révolutions arabes sont absents.

 

Les sujets abordés sont nombreux. Certains sont tout juste évoqués dans ce petit livre de moins de 150 pages. Mais on sort de la lecture regonflés, en se disant que "Oui, décidemment il faut les virer, tous ces guignols qui nous gouvernent au nom des banquiers et des grandes fortunes", que "Oui, il faudra bien un jour arrêter de les mettre au pouvoir pour s'en mordre les doigts aussitôt les élections passées".

 

Mélenchon a le mérite de proposer des solutions alternatives qui permettraient d'inverser les logiques actuellement en oeuvre. Deux bemols tout de même : le refus d'un désarmement unilatéral de la France n'est par argumenté. Cette position est très discutable. La France pourrait montrer la voie en décidant de détruire unilatéralement ses armes nucléaires et d'arrêter la course en avant dans les armements ultra-sophistiqués mais ultra-couteux ... Autre proposition discutable, une alliance privilégiée avec la Chine présentée sous un jour un peu trop rieur. La réalité du capitalisme chinois n'a rien d'un paradis et les ambitions économiques de la Chine ne sont pas moins hégémoniques que celles des Etats-Unis et de toutes les grandes puissances de se monde. Pourquoi ne pas se prononcer plutôt pour un système d'alliances multilatérales, sans privilégier aucune nation.

 

Mises à part ces deux limites, j'ai trouvé l'ouvrage assez convainquant. En espérant que la campagne donnera l'occasion de développer plus amplement certains thèmes abordés ici.

 

28/08/2011

Andrée CHEDID : "A la mort, à la vie"

Editions Flammarion - 1992

 

Il s'agit d'un recueil de 17 nouvelles publiées dans diverses revues (Autrement, Brèves, Serpent à Plumes, Nouvelles Nouvelles, Mediterraneants, Triolet...) par Andrée CHEDID. Entre ironie et tragédie, André CHEDID, l'air de rien, plante le décor d'un monde assez désenchanté où seuls le plaisir des mots et l'espoir en une humanité meilleure semblent surnager.

Les nouvelles sont d'une grande simplicité de construction mais c'est ce qui les rend si fortes, si touchantes. Tranches de vie, situations dramatiques, simple plaisir des mots font le terreau de l'écriture de la poétesse Andrée CHEDID. C'est toujours un très grand plaisir de se plonger dans ces courts textes qui nous mènent  de France au Liban, en passant par l'Egypte ou la Palestine occupée. L'âne Saf-Saf dernier compagnon de l'ancêtre dont les enfants sombrent dans la cupidité, la rencontre de Wallace et Pauline, le gardien de phare et son histoire tragique, la femme en rouge et son terrible secret, l'amour de deux frères que nul ne saura séparer, le soldat Israélien embarqué dans une expédition punitive impossible à concevoir, etc... La mort est là, qui rode dans chacune de ces nouvelles mais la vie est souvent la plus forte. Pas toujours malheureusement ...

Entre vie intérieure et rapport au monde marqué d'humanisme, les textes d'Andrée CHEDID sont comme autant de traces des travers et de la grandeur des hommes. Un vrai plaisir de lecture.

 

L'auteur


Née au Caire le 20 mars 1920, d'une famille d'origine libanaise, l'écrivain était partie vivre au Liban à l'âge de 22 ans, avant de s'installer à Paris en 1946. Licenciée de lettres de l'université américaine du Caire, élevée dans trois langues, l'arabe, l'anglais et le français, elle écrit très jeune de la poésie et publie ses premiers textes en anglais, avant de choisir le français. Poète de Double pays, titre d'un de ses recueils, Andrée Chedid concevait son art comme l'expression à la fois d'une vie intérieure et d'un rapport au monde.

Dès 1952, avec Le Sommeil délivré, elle choisit de s'exprimer aussi à travers le roman. Inspirée de son Orient natal, son œuvre romanesque campe, dans un style à la fois sobre et lyrique, des drames individuels et collectifs, pour dire sa foi en l'homme : La Cité fertile (1972), Les Marches de sable (1981), La Maison sans racines (1985), L'Enfant multiple (1989), Le Message (2000).

Deux de ses célèbres romans, Le Sixième Jour (1960) et L'Autre (1969) ont été portés à l'écran. Son œuvre, extrêmement variée (elle a publié des recueils de poésie, des romans, des livres pour enfants, écrit des pièces de théâtre et aussi des chansons pour son fils chanteur Louis et son petit-fils Matthieu) est inspirée en partie par sa double attache orientale et française.

Andrée Chedid a publié au total une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles, et ses poèmes sont réunis dans deux volumes : Textes pour un poème (1949-1970) et Poèmes pour un texte (1970-1991). Elle a reçu de très nombreux prix littéraires, notamment l'Aigle d'or de la poésie (1972) et le Goncourt de la nouvelle en 1979 pour Le Corps et le Temps. Officier de la Légion d'honneur, elle était mariée au professeur Louis Antoine Chedid.

 

Extrait

 

"Nous étions cinq, ce matin-là. Cinq jeunes militaires de dix-huit à vingt-deux ans, casqués, bottés, en uniforme kaki, le fusil-mitrailleur en bandouillère. Les yeux sans cesse mobiles et fureteurs, nous arpentions à longueur de journée les ruelles, poussant parfois une porte du bout du canon pour surprendre ceux qui préparaient un mauvais coup.

Une fois de plus, la ville traversait une période de tension. L'avant-veille, un attentat avait fait un mort et six blessés ; une patrouille avait surpris puis capturé le poseur de bombe.

- Ces salauds, je leur ferai payer, vociféra le chef.

Se dirigeant vers la proche banlieue, il avançait à grandes enjambées, à la tête de notre groupe. De temps en temps, il se retournait :

- Dépêchez-vous ! Il faut leur faire peur très vite. Ca les empêchera de recommencer.

- On a déjà capturé le coupable, répliquai-je.

- Il a tout avoué durant l'interrogatoire. Nous savons où se trouve sa maison ; nous y allons !

- Pour quoi faire, puisque l'homme est derrière les barreaux ?

Sans ralentir la marche, le chef, me fixant par dessus son épaule, hocha la tête ; il n'avait que faire de mes arguments !  De petite taille, notre capitaine se haussait du buste à chaque mouvement. Son ceinturon, trop serré, faisait ressortir l'embonpoint des hanches qui s'évasaient à partir d'un dos étriqué. Sa casquette, très enfoncée sur la tête, dissimulait son front, ses yeux. Son col toujours boutonné, ses manches jamais retroussées, il ne découvrait ni son cou ni ses bras, même en temps de repos. On aurait dit que la partie charnelle de son apparence, celle qui ne relevait pas de l'empreinte militaire, le gênait et qu'il cherchait - se greffant à sa fonction - à n'être qu'un uniforme, qu'un équipement.

- Toi, David, arrête de poser des questions. Obéis aux ordres, comme les autres, me lança-t-il.
Le chef avançait en martelant le sol, en soulevant des nuages de poussière dans lesquels nous nous engloutissions à sa suite. Sa voix se fit tonitruante :

- Où cela mène-t-il d'hésiter, de discuter ? Nulle part ! Crois-moi, David, un jour c'est à toi qu'on finira par poser des questions. L'indignation lui coupait le souffle ; il s'immobilisa durant quelques secondes et me fit face :

- Enfin, avec qui es-tu ? Peux-tu me le dire ?

- Tantôt ici, tantôt là-bas... Avec la justice murmurai-je."

 
Accueil Blog50 | Créez gratuitement votre blog | Avec notretemps.com | Toute l'info retraite | Internet facile | Vos droits | Votre argent | Loisirs | Famille Maison | Cuisine | Jeux | Services | Boutique