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27/07/2012

Mahmoud DARWICH : "La Terre nous est étroite et autres poèmes"

Gallimard - Poésie - traduction de l'arabe par Elias Sanbar - 2000

Une fois n'est pas coutume, c'est d'un recueil de poèmes dont il est question ici. Mahmoud Darwich, c'est LE grand poète palestinien contemporain. Il a lui-même opéré la sélection des poèmes qui composent ce recueil et qui propose une belle traversée de l'oeuvre du poète de 1966 à 1999. Sorte d'"anthologie personnelle" que l'auteur a eu bien du mal à produire tant il considère son oeuvre comme une perpétuelle remise en cause, remise en doute, comme il l'exprime lui-même dans la préface : "Chacun de mes nouveaux recueils tend à une certaine rupture dans la contuinité, à une démolition du recueil précédent dans la mesure où, à chacune de mes nouvelles entreprises, j'éprouve invariablement le besoin de développer ce qui jusque-là me semblait decondaire et marginal et de la rapprocher du centre".

La poésie de Darwich épouse l'histoire palestinienne et le positionnement de l'auteur au sein même du combat de son peuple. Si les premiers poèmes contenus dans cette anthologie relèvent d'une approche très patriotique et révolutionnaire, très vite, c'est la recherche d'une certaine esthétique, liée au déracinement qui prend le pas dans la création poétique. La vie de Darwich ne sera qu'exils et sa poésie se fait tour à tour épique et lyrique pour aboutir à une oeuvre plus apaisée, dans les années 1995-1999, où le poète se penche sur son intimité familale et géographique et sur le quotidien des choses. C'est donc un recueil d'une très riche variété qui nous est proposé ici.

La lecture est exigeante mais il me semble que l'essentiel est de se laisser porter par la beauté du verbe, la richesse des images et la force des évocations, par le déferlement de la vague poétique qui nous entraîne à la découverte d'un peuple, de ses souffrances, de ses espoirs au travers de l'expérience unique du poète...

L'auteur

Mahmoud Darwich est né en 1941 à Al-Birwah, en Galilée, à 9 kilomètres à l'Est de Saint Jean d'Acre en Palestine sous mandat britannique, aujourd'hui Israël. Il est le deuxième enfant d'une famille musulmane sunnite de propriétaires terriens, avec quatre frères et trois sœurs. Après l'établissement d'Israêl en 1948, le village fut rasé entièrement et la famille Darwich s'enfuit au Liban, où elle resta un an, avant de rentrer clandestinement en Palestine où elle découvre que leur village a été remplacé par un nouveau village juif. La famille s'installe alors à Dair Al-Assad.

Darwish a commencé ses études primaires à Dair Al-Assad, tout en vivant sous la menace constante d'être découvert et exilé par la police israélienne. Plus tard, il finit ses études secondaires à Kufur Yasif, deux kilomètres au Nord de Jdeideh. Enfin, il part pour Haïfa. Son premier recueil de poésie fut publié quand il avait dix-neuf ans (Asafir bila ajnihaOiseaux sans ailes, 1960).

 

À la fin de ses études, Mahmoud Darwich commence à publier des poèmes et des articles dans des journaux et magazines comme Al-Itihad et Al-Jadid, pour lequel il deviendra plus tard rédacteur. En 1961, il rejoint secrètement le Parti Communiste d'Israël, le Maki, et commence à travailler comme rédacteur adjoint de Al-fajr.

Il sera plusieurs fois arrêté et emprisonné pour ses écrits et activités politiques entre 1961 et 1967. Pendant cette période, Darwich rêve de révolution et chante la patrie, la défense de l'identité niée des siens et la solidarité internationaliste. En 1964, il sera reconnu internationalement comme une voix de la résistance palestinienne grâce à son recueil Rameaux d'olivier (Awraq Al-zaytun). Le poème Identité (Inscris : Je suis arabe, en langue arabe Bitaqat huwiyya: Sajel ana arabi), le plus célèbre du recueil, dépasse rapidement les frontières palestiniennes pour devenir un hymne chanté dans tout le monde arabe.

En 1970, assigné à résidence à Haïfa à la suite de la publication d'articles politiques jugés trop virulents par la justice en Israël, il demande un visa d'étudiant pour quitter le pays. Il se rend à Moscou. Il y étudie l'économie politique. Il disparaît en1971. On le retrouve quelque temps plus tard au Caire, où il travaille pour le quotidien Al-Ahram. Puis il part s'installer à Beyrouth, en 1973, il dirige le mensuel Shu'un Filistiniyya (Les affaires palestiniennes) et travaille comme rédacteur en chef au Centre de Recherche Palestinien de l'OLP et rejoint l'organisation. En 1981, il crée et devient rédacteur en chef du journal littéraire Al-Karmel.

Pendant l'été 1982, Beyrouth est l'objet de bombardements du 13 juin au 12 août, l'armée israélienne cherchant à faire fuir l'OLP de la ville. Darwich relatera la résistance palestinienne au siège israélien dans Qasidat Bayrut (1982) et Madih al-xill al'ali(1983). Le poète repart en exil, au Caire, à Tunis puis à Paris. En 1987, il est élu au comité exécutif de l'OLP.

Un an plus tard, en 1988, un de ses poèmes, En traversant les mots passants, est discuté à la Knesset ; il est accusé de souhaiter voir partir les Juifs d'Israêl. Mahmoud Darwich s'en défendra en expliquant qu'il voulait dire qu'ils devaient partir de la Bande de Gaza et de Cisjordanie. Le poète écrivit :

« Alors quittez notre Terre
Nos rivages, notre mer
Notre blé, notre sel, notre blessure. »

Membre du comité exécutif de l'OLP, président de l'Union des écrivains palestiniens, Mahmoud Darwich est le fondateur et le directeur de l'une des principales revues littéraires arabes, Al-Karmel, qui a cessé de paraître en 1993. La même année, après les accrods d'Oslo, Mahmoud Darwish quitte l'OLP, protestant contre l'attitude conciliante de l'Organisation dans les négociations et préférant une paix mais une paix juste.

Il continue à être rédacteur en chef du magazine Al-Karmel, et vit à Paris avant de retourner en palestine en 1995, ayant reçu un visa pour voir sa mère. Il eut ainsi la permission de retourner en Palestine pour les funérailles de son ami l'écrivain Emile Habibi et de visiter la ville où il a vécu mais pour quelques jours seulement. Il reçoit une autorisation de séjour des autorités israéliennes et s'installe dans une ville de Cisjordanie, Ramallah, ville où Yasser Arafat avait ses quartiers.

En mars 2000, Yossi Sarid, ministre israélien de l'Éducation, proposa que certains des poèmes de Mahmoud Darwish soient inclus dans les programmes scolaires israéliens. Mais le premier ministre Ehud Barak refusa, « Israël n'est pas prêt. »

Il est décédé le 9 août 2008 aux États-Unis dans un hôpital de Houston, où il avait subi une intervention chirurgicale et se trouvait dans un état critique suite à des complications liées à l'opération. Il avait déjà subi deux opérations du cœur en 1984 et 1998.

Après avoir reçu les honneurs à Amman en JJordanieoù sa dépouille était arrivée des États-Unis, il a eu des obsèques nationales à Ramallah en présence de nombreux dignitaires palestiniens dont le président de l'autorité palestinienne Mahmoud Abbas. Il est enterré dans un lopin de terre près du palais de la Culture de Ramallah.

 

Extraits

La Qasida de Beyrouth (extrait)

Adieu à ce qui nous attend.

A l'aube qui nous fendra sous peu.

A une cité qui nous ramènera à une autre cité,

Que se prolongent notre périple et notre sagesse.

Adieu aux glaives et aux palmiers,

A une colombe qui s'envolera de coeurs consummés de passé

Vers un toit de tuiles...

Le combattant est-il venu par là,

Tel l'obus dans la guerre ?

Ses éclats ont-ils brisé les tasses au café ?

Je vois des villes en papier armé de rois et d'uniformes kaki.

Je vois des villes qui couronnent leurs conquérants.

Et l'Orient est l'antithèse de l'Occident, parfois.

Il est l'orient de l'Occident, d'autres fois

Et son image et sa marchandise ...

Je vois des villes qui couronnent leurs conquérants

Et exportent les martyrs pour importer le whisky et les dernières nouveautés du sexe et de la torture ...

Le combattant est-il venu par là,

Tel l'obus dans la guerre ?

Et ses éclats ont-ils brisé les tasses de café ?

Je vois des villes qui pendent leurs amants

Aux branches de fer

Et dispersent les noms, à l'aube...

 

1984


L'Art d'aimer

Avec la coupe sertie d'azur

Attends-la

Auprès du bassin, des fleurs du chèvrefeuille et du soir, 

Attends-la

Avec la patience du cheval sellé pour les sentiers de montagne,

Attends-la

Avec le bon goût du prince raffiné et beau,

Attends-la

Avec sept coussins remplis de nuées légères

Attends-la

Avec le feu de  l'encens féminin omniprésent,

Attends-la

Avec le parfum masculin du santal drapant le dos des chevaux,

Attends-la

Et ne t'impatiente pas. Si elle arrivait après son heure,

Attends-la

Et si elle arrivait, avant,

Attends-la

Et n'effraye pas l'oiseau posé sur ses nattes,

Et attends-la

Qu'elle prenne place, apaisée, comme le jardin à sa pleine floraison,

Et attends-la

Qu'elle respire cet air étranger à son coeur,

Et attends-la

Qu'elle soulève sa robe qu'apparaissent ses jambes, nuage après nuage,

Et attends-la

Et mène-là à une fenêtre qu'elle voit une lune noyée dans le lait,

Et attends-la

Et offre-lui l'eau avant le vin et

Ne regarde pas la paire de perdrix sommeillant sur sa poitrine,

Et attends-la

Et comme si tu la délestais du fardeau de la rosée, 

Effleure doucement sa main lorsque

Tu poseras la coupe sur le marbre,

Et attends-la

Et converse avec elle, comme la flûte avec la corde craintive du violon,

Comme si vous étiez les deux témoins de ce que vous réserve un lendemain,

Et attends-la

Et polis sa nuit, bague après bague,

Et attends-la

Jusqu'à ce que la nuit te dise :

Il ne reste plus que vous deux au monde

Alors porte-la avec douceur vers ta mort désirée

Et attends-la !...

 

1999

08/05/2012

Régine Deforges - RUE DE LA SOIE

Editions Fayard - 1994

Nous retrouvons dans ce roman les personnages centraux de "La bicyclette bleue", chronique à succès de la vie d'une famille française durant la Deuxième Guerre Mondiale : Léa Delmas et François Tavernier. Pour ceux qui ont vu l'adaptation télé de "la Bicyclette bleue", impossible maintenant de ne pas voir ces deux personages sous les trais de Laetitia Casta et de Georges Corraface !

La Bicyclette bleue

Au début du roman, ils se marient mais sont vite séparés. En effet, François Tavernier accepte du Président de la République, Vincent Auriol, une mission secrète auprès du président vietnamien, HÔ Chi Minh. Au terme d'une longue quête, il parvendra à le rencontrer, mais ce sera trop tard pour des paroles de paix. De son côté, Léa, en butte aux poursuites de criminels nazis, de retour d'Argentine ( voir le second roman de la saga : "Noir Tango"), et sans nouvelles de son mari, entreprend de le rejoindre. Après bien des périls, elle le retrouvera, blessé et menacé par le Viêt-minh.

Dans la post-face de l'édition de se roman à France Loisirs, Régine Desforges écrit : "Les aventures de ces deux personnages à travers l'Indochine en guerre me permettent de montrer le pays, ses habitants et leurs combats, ainsi que ceux menés par l'armée française, composée de jeunes volontaires, souvent venus des maquis, et d'autres, notamment dans la Légion, issus de la Milice, de l'armée allemande". Effectivement, le principal intérêt de ce roman réside bien dans les portraits des personnages, Français ou Vietnamiens, qui traversent l'histoire. Régine Deforges sait parfaitement nous transmettre leurs engagements, leurs doutes, leurs contradictions.

Nous baignons dans le romanesque le plus total. Les personnages sont beaux et courageux, les paysages sont magnifiques, il y a de l'action, du sang et des larmes. Tous les ingédients sont réunis pour une lecture agréable. Parfois, c'est même trop ! L'errance de Léa à la recherche de son mari tourne parfois à la visite touristique des plus beaux sites du Vietnam. C'est un peu décalé ... Et à la fin, les retrouvailles, trop attendues !

Un bon moment de lecture, l'été, sur la plage où pendant un moment de farniente, quand on n'a pas envie de se prendre trôp la tête avec des lectures compliquées.

 

L'auteur

 

Régine Deforges est née à Montmorillon en Poitou où elle est élevée dans différentes institutions religieuses. Très tôt, les livres constituent son univers d’élection : elle devient tour à tour libraire, relieur, éditeur, scénariste, réalisateur et écrivain. Elle ouvre plusieurs librairies, tant à Paris qu’en province, et crée, en 1968, sa propre maison d’édition, l'Or du Temps, et devient de ce fait la première éditrice française. Le premier livre qu’elle publie, Le Con d'Irène (sous le titre édulcoré « Irène ») , attribué à Louis Aragon, est saisi 48 heures après sa mise en vente, le 22 mars 1968. Elle sera, par la suite, condamnée pour « outrage aux bonnes mœurs » et privée de ses droits civiques.

Elle publie ensuite un catalogue de livres écrits par des femmes (Les Femmes avant 1960). Elle publie une centaine d’ouvrages (notamment des livres d’Apollinaire, Gautier, Restif de la Bretonne et Mandiargues, entre autres), dont la plupart font l’objet d’interdictions diverses voire, pour certains, de poursuites pour outrage aux bonnes mœurs. De nombreux procès et de lourdes amendes l’obligent à déposer son bilan.

Elle a été présidente de la Société des Gens de Lettre et membre du jury du Prix Femina dont elle a démissionné en solidarité avec Madeleine Chapsal suite à son exclusion. Elle a également tenu une chronique à L'Humanité, dont des recueils ont été publiés.

Son roman La Bicyclette Bleue, premier de trois tomes composant l'ouvrage, a connu un grand succès populaire (plus de dix millions d'exemplaires vendus), mais a valu à Régine Deforges quelques démêlés judiciaires avec les héritiers de Margarette Mitchell, auteur d'Autant en Emporte le Vent, qui ne sont pas parvenus cependant à convaincre les juges que Régine Deforges avait plagié l'Américaine.

À titre personnel, elle est membre du comité d'honneur de l'Association pour le Droit de Mourir dans la dignité et co-signe en 2009 un texte réclamant la dépénalisation de l'euthanasie.

Elle est l'épouse du dessinateur du Nouvel observateur Pierre Wiazemski, dit Wiaz, dont elle a une fille. Elle a également eu un fils avec Pierre Spengler, un industriel.

 

Extrait

" Surgirent d'entre les rochers des hommes qui pointèrent leurs armes hétéroclites sur le groupe. Aucun bruit n'avait annoncé leur présence. Le capitaine s'avança en levant son kalachnikov. Après un bref conciliabule, Dang Van Viêt fit signe à sa troupe et à Tavernier de venir le rejoindre. Les nouveaux venus dévisagèrent François avec curiosité. Puis tous reprirent leur marche. Peu après, le capitaine Viêt ordonna de s'arrêter et pénétra seul dans une case sur pilotis bâtie au flanc de la montagne. Il en ressortit une dizaine de minutes plus tard.

- Le président vous attend. Ne le fatiguez pas, il est souffrant.

Il grimpa à son tour l'échelle de bambou. Seule une lampe posée sur une table éclairait la pièce aux murs de paille où on le fit entrer. Assis devant des cartes étalées sur la table, un homme d'une quarantaine d'années, aux épais cheveux noirs, leva la tête. Ce qui frappait le plus dans ce visage couleur d'ambre aux pommettes saillantes, aux narines larges, au front démesuré, à la bouche bien dessinée et aux lèvres sensuelles, c'était l'intensité du regard, puis l'intelligence qui en émanait. L'homme, vétu comme un paysan, lui sourit. François éprouva une sympathie immédiate et fit de même en inclinant la tête.

- Le président Hô va vous recevoir dans quelques instants. Veuillez vous asseoir, fit l'homme en désignant un petit tabouret.

- Je vous remercie. Excusez-moi, mais j'ai l'impression de vous avoir déjà vu quelque part ...

- Cela est possible. En 1946, j'accompagnais le président Hô Chi Minh en France.

- Je m'en souviens. Vous étiez le chef de la délégation vietnamienne à Fontainebleau... Vous êtes monsieur Pham Van Dông.

- C'est exact, monsieur Tavernier.

Une jeune fille vêtue d'un pantalon et d'une courte veste indigo gravit l'échelle. Elle portait un plateau de raphia où s'alignaient des gobelets et une théière en terre. A gestes gracieux, elle versa le thé.

- Servez-vous, monsieur Tavernier, soyez le bienvenu parmi nous."

 

Pham Van Dông

Pham van Dông qui sera 1er Ministre du Vietnam réunifié en 1976.

Hô Chi Minh ( Oncle Hô pour les Vietnamiens). Héro de l'indépendance du Vietnam et Président de la République démocratique du Vietnam.

28/04/2012

Stéphane HESSEL - Edgar MORIN : Le chemin de l'espérance.

Editions Fayard - 2011

Nul besoin de présenter Stéphane Hessel depuis le succès de son opuscule "Indignez vous !" en 2010.  Cette fois, il s'est associé avec le sociologue et philosophe Edgar Morin, pour ce nouvel ouvrage, très court, dont le propos "est de dénoncer le cours pervers d'une politique aveugle qui nous conduit aux désastres. Il est d'énoncer une voie politique de salut public. Il est d'annoncer une nouvelle espérance", comme précisé en quatrièeme de couverture.

Edgar Morin et Stéphane Hessel

Nous sommes dans la suite d'Indignez-vous". Mais il s'agit là d'essayer de tracer des pistes , des propositions politiques pour la France avec une vision qui se veur universelle. Ces deux hommes sont de gauche et s'en revendiquent. Ils prennent donc le contre-pied des idéologies libérales et proposent une politique du bien vivre, la revitalisation de la solidarité, une politique de la jeunesse, une remoralisation de la politique, une politique en faveur du travail et de l'emploi, une polyréforme économique (économie plurielle), une politique de la consommation, le lutte contre les inégalités et pour l'éducation, la culture esthétique, la réfoem de la politique et la revitalisation de la démocratie, une régénérescence de la gauche.

Tout cela est brossé très rapidement, l'ouvrage ne fait qu'une soixantaine de pages et certains chapîtres mériteraient plus de développement. Ainsi, le chapître sur le rôle et la place de l'Etat est expédié en 15 lignes ! Il manque également une réflexion sur les moyens d'y parvenir : seules pistes, une recomposition des partis de gauche et une insurrection de consciences; cela semble un peu court....

Un ouvrage qui peut être utile en ces temps où la gauche a des chances d'arriver au pouvoir et où l'enjeu central sera bien celui de sa réussite et donc de sa capacité à mener une véritable politique de gauche. Pour que la nouvelle espérance ne se transforme pas en noir chauchemard dans cinq ans ....

04/02/2012

Amin Maalouf : "Le rocher de Tanios"

Editions Grasset - 1993

Le rocher de Tanios - Prix Goncourt 1993

Amin Maalouf, romancier d'origine libanaise nous conduit, à travers ce récit dans son pays de naissance, le Liban, dans les années 1830 où Empire Ottoman, Egypte, Angleterre se disputent ce territoire. Tanios, le personnage central, est le fils de la belle Lamia et de Gerios, l'intendant du cheikh. Mais des rumeurs circulent sur la réalité de cette parternité.... Le destin des personnages de ce roman est contraint par l'Histoire, par les luttes des puisances et les jeux d'alliances ou de rivalités qui se tissent dans ces montagnes libnaises où druzes et chrétiens essaient pourtant de vivre en bonne entente.

Amin Maalouf s'est inspiré d'une histoire vraie : le meurtre d'un patriarche, commis au dix-neuvième siècle par un certain Abou-kichk Maalouf ( ancètre de l'écrivain ???). Réfugié à Chypre avec son fils, l'assassin avait été ramené au pays par la ruse d'un agent de l'émir, pour être exécuté. Mais l'histoire de ce roman tourne aussi autour d'un personnage illustre dans tout le Moyen-Orient et dont nul ne sait s'il fut réel ou légendaire : Tanios-Kichk ; et quand Amin Maalouf commence son récit, ce patronyme désigne un rocher sur lequel les enfants n'ont pas le droit de jouer. Tanios avait, autrefois, assassiné un prélat qui lui avait "dérobé" une femme. Par la suite, Tanios avait erré en Méditerranée avant de tomber dans un piège tendu par la famille dudit prélat trente années après le meurtre de leur ancêtre. Tanios est assassiné, puis transformé en rocher dans la région des Monts-Liban... En partant de cette trame, l'auteur nous propose une histoire où se mèlent le miel et la poudre, l'encens et le sang, la sagesse et la folie humaine, l'attirance entre Orient et occident, à l'image du Liban contemporain. Il se révèle comme un conteur digne héritier des conteurs orientaux qui ont enchanté par leur récits notre imaginaire d'occidentaux.

Mais Amin Maalouf nous donne aussi à comprendre les resorts de cette société orientale du XIXeme siècle, si éloignée de nous, basée sur la parole et l'apparence. Dans ‘Le rocher de Tanios’, il aborde les thèmes qui ont le plus caractérisé sont œuvre. Le Liban profond, celui des dissemblances et des ressemblances, celui de la quête acharnée de liberté, de la recherche de son identité propre dans un pays où religions et langues diverses se côtoient et s’influencent mutuellement, où le citoyen lambda est le produit  métisse de divers systèmes de valeurs, d’une multitude de cultures. Ce Liban des contradictions

 

Cet ouvrage a reçu le Prix Goncourt 1993. D'une écriture simple et vivante, proche du conte, ce livre court pour qui est habitué aux fresques de Maalouf, nous prend par la main et nous tient fermement jusqu'au dénouement final. A recommander.

 

L'auteur

Amin Maalouf est un écrivain franco-libanais né le 25 février 1949 à Beyrouth au Liban. Les premières années de l'enfance d'Amin Maalouf se déroulent en Egypte, patrie d'adoption de son grand-père maternel. De retour au Liban, sa famille s'installe dans un quartier cosmopolite de Beyrouth, où ils vivent la majeure partie de l'année, mais passent l'été à Machrah, village du Mont-Liban dont les Maalouf sont originaires.

Son père, journaliste très connu au Liban, également poète et peintre, est issu d'une famille d'enseignants et de directeurs d'écoles. Ses ancêtres, catholiques, se sont convertis au protestantisme au19eme siècle. Sa mère est issue d'une famille francophone et catholique, dont une branche vient d'Istanbul, ville hautement symbolique dans l'imaginaire d'Amin Maalouf, la seule qui soit mentionnée dans chacune de ses œuvres.

La culture du nomadisme et du « minoritaire » qui habite son œuvre s'explique sans doute en partie par cette multiplicité des patries d'origine de l'écrivain, et par cette impression d'être toujours étranger : chrétien dans le monde arabe, ou Arabe en Occident.

Les études primaires d'Amin se déroulent à Beyrouth dans une école française de pères jésuites. Ses premières lectures se font en arabe, y compris les classiques de la littérature occidentale, mais ses premières tentatives littéraires, secrètes, se font en français, qui est pour lui, à cette époque, la « langue d'ombre », par opposition à la « langue de lumière », l'arabe.

Étudiant en sociologie et sciences économiques, il rencontre Andrée, éducatrice spécialisée, qu'il épouse en 1971. Il devient peu après journaliste pour le principal quotidien de Beyrouth, An-Nahar. Il y rédige des articles de politique internationale.

La guerre civile éclate en 1975, obligeant la famille à se retirer dans le village du Mont-Liban. Amin Maalouf décide rapidement de quitter le Liban pour la France, en 1976. Sa femme et leurs trois enfants le suivent quelques mois plus tard. Il retrouve en France un emploi de journaliste dans un mensuel d'économie. Ses premières esquisses littéraires n'aboutiront, à cette époque, à aucune publication.

Ce n'est qu'en 1981 qu'il décroche son premier contrat d'édition, avec l'éditeur Jean Claude Lattès, pour Les croisades vues par les Arabes, qui sera publié en 1983. Il rencontre son premier succès de librairie avec Léon l'Africain, en 1986, et décide de se consacrer à la littérature. Suivent ensuite les romans Samarcande, sur le poète et savant persan Omar Khayyam et Les jardins de Lumière sur le prophète Mani, qui le consacrent comme une figure importante du roman historique d'inspiration orientale.

Le premier Siècle après béatrice, en 1992, est un roman d'anticipation, atypique, qui porte un regard inquiet sur l'avenir de la civilisation.

Il obtient en 1993 le prix Goncourt pour Le Rocher de Tanios. C'est à cette époque qu'il prend pour habitude de se retirer plusieurs mois par an dans une petite maison de pêcheur, sur l'île d'Yeu, pour y écrire.

Dans Les Echelles du Levant, en 1996, il parle pour la première fois de la guerre du Liban, qui l'a contraint à quitter son pays d'origine. Le Liban sera à partir de cette époque un thème de plus en plus présent dans son œuvre. Il publie en 1998 son deuxième essai, Les identités meurtrières, pour lequel il obtient, en 1999, le prix européen de l'essai Charles Veillon.

Il s'essaye ensuite pour la première fois à l'écriture de livret d'opéra, avec L'Amour de Loin, pour la compositrice finlandaise Kaija Saariaho. L'opéra est créé en août 2000 au festival de Salzbourg. Il rencontre, lors de sa tournée internationale, un bon accueil du public et de la critique. Sa collaboration avec Kaija Saariaho se poursuit et aboutit à la création de trois autres opéras, dont le dernier, Emilie, a été créé en 2010 à l'opéra de Lyon?

Son dernier roman à ce jour, Le Périple de Baldassare, est publié en 2000, l'auteur se consacrant plutôt depuis à la rédaction d'essais (Origines, en 2004, et Le Dérèglement du monde : Quand nos civilisations s'épuisent en 2009).

En 2007-2008, il a présidé, pour la Commission européenne, un groupe de réflexion sur le multilinguisme, qui a produit un rapport intitulé « Un défi salutaire : comment la multiplicité des langues pourrait consolider Europe ». En 2011, il est élu à l'Académie Française.

 

Extrait

"En ce temps-là, le ciel était si bas qu'aucun homme n'osait se dresser de toute sa taille. Cependant, il y avait la vie, il y avait des désirs et des fêtes. Et si l'on n'attendait jamais le meilleur de ce monde, on espérait chaque jour échapper au pire.

Le village entier appartenait alors à un même seigneur féodal. Il était l'héritier d'une longue lignée de cheikhs, mais lorsqu'on parle aujourd'hui de "l'époque du cheikh" sans autre précision, nul ne s'y trompe, il s'agit de celui à l'ombre duquel a vécu Lamia.

Ce n'était pas, loin s'en faut, l'un des personnages les plus puissants du pays. Entre la plaine orientale et la mer, il y avait des dizaines de domaines plus étendus que le sien. Il possédait seulement Kfaryabda et quelques fermes autour, il devait avoir sous son autorité trois cents foyers, guère plus. Au-dessus de lui et de ses pairs, il y avait l'émir de la Montagne, et au-dessus de l'émir les pachas de province, ceux de Tripoli, de Damas, de Saïda ou d'Acre. Et plus haut encore, beaucoup plus haut, au voisinage du Ciel, il y avait le sultan d'Istanbul. Mais les gens de mon village ne regardaient pas si haut. Pour eux, "leur" cheikh était déjà un personage considérable.

Ils étaient nombreux, chaque matin, à prendre le chemin du château pour attendre son réveil, se pressant dans le couloir qui mène à sa chambre. Et lorsqu'il paraissait, ils l'accueillaient par cent formules de voeux, à voix haute à voix basse, cacophonie qui accompagnait chacun de ses pas.

La plupart d'entre eux étaient habillés comme lui, séroual noir bouffant, chemise blanche à rayures, bonnet couleur de terre, et tout le monde ou presque arborait les mêmes moustaches épaisses et bouclées fièrement vers le haut dans un visage glabre. Ce qui distinguait le cheikh ? Seulement ce gilet vert pomme, agrémenté de fils d'or, qu'il portait en toute saison comme d'autres portent une zibeline ou un sceptre. Cela dit, même sans cet ornement, aucun visiteur n'aurait eu de peine à distinguer le maître au milieu de sa foule, à cause de ces plongées que toutes les têtes effectuaient les unes après les autres pour lui baiser la main, cérémonial qui se poursuivait jusqu'à la salle aux Piliers, jusqu'à ce qu'il eût pris sur le sofa sa place habituelle et porté à ses lèvres le bout doré du tuyau de sa pipe d'eau.

En rentrant chez eux, plus tard dans la journée, ces hommes diraient à leurs épouses : "Ce matin, j'ai vu la main du cheikh." Non pas "J'ai baisé la main...". Cela, on le faisait, certes, en public, mais on avait pudeur à le dire. Non plus :"J'ai vu le cheikh" - parole prétentieuse, comme s'il s'agissait d'une rencontre entre deux personnages de rang égal ! Non, "J'ai vu la main du cheikh", telle était l'expression consacrée.

Aucune autre main n'avait autant d'importance. La main de Dieu et celle du sultan ne prodiguaient que les calamités globales ; c'est la main du cheikh qui répandait les malheurs quotidiens. Et aussi, parfois, des miettes de bonheur."

 

15/01/2012

Georges COULONGES : "Les Boulets rouges de la Commune"

Editions Fixot, 1992.

Il s'agit de la quatrième partie de la série romanesque de Georges Coulonges intitulée : "Les chemins de nos pères", composée par "Les Sabots de Paris", "Les sabots d'Angèle" et "La liberté sur la montagne". Un cinquième roman, "La Fête des Ecoles" terminera le cycle, publié en 1995.

couverture

Nous sommes à Paris en 1870. La capitale est assiégée par les Prussiens. Eugénie, l'Alsacienne, Margalide, venue des Pyrénées luttent contre la faim, le froid et tentent de survivre en mangeant chien, chat et rat, achetés à prix d'or. Pendant ce temps, la bourgeoisie et les aristocrates se repaissent avec satisfaction des animaux du jardin d'acclimatation.

C'en est trop ! Affamé et humilié, le peuple parisien se révolte et le 18 mars 1871, proclame la Commune. Les personnages, résignés, hésitants ou révoltés traversent cet épisode glorieux de l'histoire. Comment chacun va-t-il aimer, vivre dans le tumulte de la guerre et de la révolte ? La petite imprimerie, centre névralgique où se rencontrent les personnages, où se nouent les amitiés, les amours et les oppositions, survivra-t-elle à la tragédie ? Amours contrariées, oppositions politiques, contradictions intimes traversent le récit qui nous tient en haleine jusqu'au dénouement. Le 29 mai, la répression s'abat et les grandes espérances d'une autre société, égalitaire et fraternelle, s'envolent dans le sang et la mort comme s'envolent les illusions des personnages de ce roman fougueux et épique où l'intimité se cogne à l'histoire ...

La Commune de Paris, c'était il y a cent quarante ans. Pas si loin que cela, et pourtant un autre monde. Que nous reste-t-il de ces idéaux ? Un rêve de fraternité. Mais aujourd'hui encore, ce sont les descendants des Versaillais, de ceux qui écrasèrent la Commune dans le sang, qui mènent les affaires ... La commune fut une expérience grandeur nature, durant quelques semaines, d'un gouvernement populaire où tout pouvait devenir possible ... En ce sens les personnages de ce roman nous revoient à nos espoirs actuels en un monde meilleur.

 

 

L'auteur

Georges Coulonges est né en 1923 à Lacanau-Ville. Son père travaillait pour la compagnie des chemins de fer tandis que sa mère s'occupait du foyer familial. Georges Coulonges devient comédien après la Seconde Guerre Mondiale, et assez vite, entre comme bruiteur à la radio, avant de devenir producteur d'émissions de variétés radiodiffusées. À la radio et sur scène, il est pendant quatre ans « le receveur Julien », un joyeux employé du tramway. En 1956, il « monte » à Paris pour écrire, notamment des chansons. Il signe les premières chansons de Marcel Amont : Escamillo et La photographie(1957). Parmi ses premiers interprètes, il faut également citer Annie Fratellini (La morte saison, 1957), Tohama (Demain, nous irons, 1958), Marie-José (Viens danser l’amour, 1958) et André Dassary (La fête à maman, 1958).


En 1958, la chanson Je t’aimerai, t’aimerai obtient le succès. Plusieurs interprètes l’ajoutent à leur répertoire dont Luis Mariano, Gloria Lasso et Tino Rossi. Le premier enregistrera la même annéeSayonara, tandis que Tino Rossi chante, en 1959, Porto Polo. De son côté, Gloria Lasso interprète Océano.

À cette époque, deux interprètes peuvent être considérés comme étant des interprètes fétiches de l’auteur : Henri Genès et René-Louis Lafforgue. Henri met à son répertoire plusieurs chansons dontLes commandements de Lavedese, L’officier idéal, La chanson des pipeaux et El Coryza. Quant à René-Louis, il interprète La boulange, Et une liberté, L’école buissonnière, Mirabeau, Mirabelle et La guitare espagnole, entre autres.

Georges Coulonges est également interprété par Bourvil (Du côté de l’Alsace), Joël Holmès (Chemin de Rome), Henri Salvador (Papa et maman), Annie Cordy (Six roses, Attends, je viens), Philippe Clay (Fatigués de naissance, 1959), Patachou (La musique) etc.

Pendant les années soixante, les vedettes des années cinquante continuent d’enregistrer les chansons de l’auteur : Félix Marten (La mère Éloi, 1961), Michèle Arnaud (Les amoureux de novembre, 1961), Les Frères Jacques (Don Léon, Au bal des gens de maison, 1961), par exemple. Les nouveaux venus ne sont pas en reste, loin de là. Parmi ceux-ci, Jean Ferrat s’avère être un interprète fidèle. Leur première chanson commune, La fête aux copains, est enregistrée par Juliette Gréco en 1963. En 1965,Potemkine connaît les foudres de la censure. La chanson est interdite d’antenne, les médias préférant alors le côté romantique de Ferrat plutôt que son côté engagé. Malgré tout, les deux hommes poursuivent leur collaboration : La jeunesse (1964), La commune (1971), Un enfant quitte Paris. Cette dernière chanson fut également interprétée par Isabelle Aubret, tout comme La chanson des pipeaux et Le goût de l’été.

En 1965, l’auteur écrit L’enfant au tambour, une magnifique chanson racontant l’histoire d’un jeune garçon à la recherche de son père mort à la guerre. Il s'agit en fait d'une adaptation d'un chant de Noël anglo-saxon, The little drummer boy. La chanson est immortalisée par Nana Mouskouri. Bien que le texte de l'auteur n'ait rien à voir avec l'original, L'enfant au tambour devient un classique de Noël. Sacha Distel enregistre la chanson dans une version différente. Il interprète aussi Les filles, moi j’aime ça, en 1962.

Parmi les autres interprètes de Georges Coulonges, il faut citer Caterina Valente (Jérémie, voici l’heure), Michèle Torr (C’est dur d’avoir seize ans, 1964), Francesca Solleville (Le nouveau monde), Max Rongier (Le bonheur au temps présent, La cadence, La route, Ce mois d’août, Les dettes de guerre, Que tu sois là) et Francis Lemarque (Paris de loin, Rien, j’entends rien, Le chômage).  Avec ce dernier, il crée Paris Populi, une grande fresque historique en chanson.

Par ailleurs, l’homme de lettres a aussi écrit pour le théâtre et la télévision. Il a aussi publié de nombreux romans dont la série Les chemins de nos pères et Les blés deviennent paille. Pour son premier roma,, il reçoit des mains de Jules Romains, le Grand Prix de l'humour en 1964, suivi, pour son deuxième ouvrage, en 1966, du prix Alphonse Allais. En 1969, il signe un livre sur la chanson française intitulé La chanson en son temps, de Béranger au Juke-box pour lequel il reçoit le Pirx exceptionnel de la SACEM et La Commune en chantant, étude fouillée de la Commune de 1871 à travers les textes de ses chansons

En 1998, il signe son autobiographie intitulée Ma communale avait raison. Il nous quitte au début de l'été 2003, âgé de 80 ans.

 

 

Extrait

"Chez Brébant, l'ambiance réjouit Margalide. Devant elle, les lèvres minces ont de la peine à manger. Les yeux voient le malheur s'abattre sur les huîtres retrouvées, sur le boeuf renaissant dans sa sauce à nouveau garnie de truffes.

- La première occupation de la Commune a été d'anéantir le registre d'inscription des filles publiques, déclare monsieur Berthelot.

Monsieur de Goncourt explique facilement le fait :

- Ces messieurs n'avaient pas envie qu'on y trouve les noms de leurs femmes ou de leurs soeurs !

- Ou de leurs maîtresses ! glousse une cocotte accompagnée ce soir de son nouveau protecteur.

Margalide sourit.

Madame Brébant lui rappelle qu'il est mal venu de paraître se moquer des propos de la clientèle.

Un homme rapporte un fait alarmant :

- Nos nouveaux princes remplacent le tirage au sort des conscrits par le service militaire obligatoire pour chaque citoyen.

- C'est ce que ces gredins appellent un régime de liberté !

Margalide hoche la tête : belle liberté donnée aux garçons des Pyrénées qui, pour éviter l'appel sous les drapeaux, se coupaient deux doigts ! Ou se brisaient les dents ! Ah ! Ils n'avaient pas la "liberté", eux, de s'acheter un remplaçant qui, à leur place, pendant sept années, risquerait sa vie !

Devant elle, le concert continue :

- La racaille a osé proclamer la séparation des Eglises et de l'Etat. Les crucifix doivent être enlevés des murs des écoles publiques.

- Cela se comprend, dit Monsieur de Goncourt : on voit mal les instituteurs de la médiocratie enseigner le vote universel et la liberté de la presse sous le regard de Dieu !

Il est d'un pessimisme absolu :

- Les ouvriers sont, pour les sociétés modernes, ce qu'ont été les Barbares pour les sociétés anciennes : des convulsifs agents de destruction.

Le commandant de Chazel-Brunet n'a pas dit un mot. Sa table semble exploser sous la fougue de son coup de poing :

- Les Barbares sont les Prussiens ! Et ceux qui ne possèdent pas n'auraient pas pris le pouvoir si ceux qui possèdent avaient su repousser Bismarck !

Monsieur de Goncourt n'aime pas le bruit. Il murmure :

- Je constate que, contre les Prussiens, votre Commune n'entreprend rien.

- Ce n'est pas ma Commune ! hurle le commandant.

On peut le croire : monarchiste, catholique, militaire allant au bout de sa foi, Hugues Marie François Gontran de Chazel-Brunet n'a rien d'un partageux. Un fait l'empêche de rallier versailles : il ne veut pas avoir à tirer sur ceux qui, avec lui, ont risqué leur peau contre les Barbares.

Il le dit bien haut :

- Ceux-là étaient mes hommes ! Et vous, monsieur de Goncourt, je ne vous ai pas vu parmi eux !

Monsieur de Goncourt avale sa salive :

- Je me suis interrogé sur ce fait ...

Un deuxième coup de poing fait sauter les couverts. Plus fort que le premier :

- Ceux qui perdaient leur vie au combat ne s'interrogeaient pas : ils tombaient. Par amour de la patrie !

Monsieur de Goncourt est pâle. A son tour, il se lève. Il trouve la force d'articuler :

- L'amour de la patrie est un sentiment démodé.

"Cette fois, il va y avoir du grabuge !" estime Margalide guillerette.

Le commandant a poussé un cri de bête blessée.

Son adversaire fait retraite vers la porte :

- La ripaille et la gogaille : voilà pourquoi nos générations actuelles sont prêtes à verser leur sang !

Margalide lui tend son vêtement. Il voudrait le mettre en marchant. Pour filer plus vite. Ses mains tremblantes ont de la peine à s'en saisir. Elle l'aide. Il ne parvient pas à passer sa manche. Arrivé au tambour, il se retourne :

- Aujourd'hui le peuple français se bat pour boire des canons gratis. Demain, il se battra pour empoigner la grenouille de la bourgeoisie.

Il sort.

Le commandant avale son verre de Lamarque.

Monsieur Ernest Renan se tourne vers lui, heureux de lui rappeler les paroles d'Isaïe :

- "Que me font vos sacrifices ? ... Améliores-vous."

Le commandant se moque des prophètes ! Il est militaire. Il intime un ordre à l'orateur :

- Commencez donc pavous améliorer vous-même !

Constatant que le philosophe est encore en âge de porter un fusil, il décrète qu'il l'attendra le lendemain à l'Ecole militaire pour l'initier à la pratique du tir couché et lui révéler les finesses du combat à la savate.
Margalide ne se tient plus de rire."


03/12/2011

Qiu Xiaolong : Mort d'une héroïne rouge

Editions Liana Levi - 2001 (Edition originale - 2000).

Mort d'une héroïne rouge

Il y a, dans la vie d'un lecteur quelques rencontres rares. Ce livre fait partie de ces surprises que nous réserve la littérature, fut elle policière ... Merci à Isabelle, de Guillestre, qui m'a fait découvrir QIU Xiaolong. Nous sommes à Shangai, au début des années 1990. L'inspecteur Chen Cao, poète et policier, doit enquêter sur la découverte du cadavre d'une jeunne femme, retrouvé dénudé dans un canal aux abords de la ville. Mais pour Chen et son adjoint Yu, l'enquête est loin d'être une simple affaire de moeurs. La morte, jeune communiste exemplaire, semblait en effet cacher une personnalité plus commplexe et un comportement assez éloigné des codes de la société chinoise et du parti communiste chinois. Rapidemment l'enquête se transforme en affaire politique et Chen se retrouve au centre d'une lutte intestine au sein du pouvoir chinois entre les anciens caciques accrochés à l'orthodoxie communiste, à la protection des intérêts primordiaux du parti, et les tenants d'une évolution de la société chinoise. Il devra choisir entre sa carrière prometteuse à l'ombre du parti et sa conscience.

 

Pour qui veut connaître les réalités  de la société chinoise à la fin du XXeme siècle, prise dans ses contradictions entre une évolution voulue vers le capitalisme et le maintien de l'orthodoxie par un parti communiste traversé de violentes luttes d'intérêts, il faut lire ce livre. Mais au-delà de cette analyse fine, c'est un portrait érudit de la vie quotidienne des chinois de Shangaï. Tout y est : le logement, les bars, les restaurants plus ou moins selects, les habitudes alimentaires, la vie nocturne,les citations des poètes anciens et de Confucius, .... Vieux combattants gardiens du dogme, cadres récents corruptibles, anciens lettrés rééduqués sans appuis politiques, prolétaires urbains, hommes d'affaires liés ou non au crime organisé, etc. Tous ces personnages vont servir l'intrigue policière. Avec le suspens comme cerise sur le gateau. Un premier roman passionnant !

Je me prépare avec délectation à retourner dans les pages de QIU Xialong découvrir ces autres romans : "Visa pour Shangai", "Encre de Chine", etc...

 

L'auteur

 

 

Qiu est né à Shanghai en 1953. Lors de la Révolution culturelle, son père, professeur, est la cible des gardes rouges pendant la Révolution culturelle vers 1966 et lui-même est interdit d’école. Il réussit néanmoins à poursuivre des études supérieures et à soutenir une thèse sur T.S. Eliot aux États-Unis. Les événements de Tian’an men le décideront à y rester. Il choisit alors d’écrire en anglais et publie "Mort d’une héroïne rouge" et cinq autres romans policiers,

  • Visa pour Shanghai, Liana Levi  (2002)
  • Encres de Chine, Liana Levi  (2004)
  • Le très corruptible mandarin, Liana Levi  (2006)
  • De Soie et de Sang, Liana Levi  (2007)
  • La Danseuse de Mao, Liana Levi  (2008)

et un recueil de nouvelles : "Cité de la Poussière Rouge". Il est aussi l'auteur de deux livres de traductions poétiques : "Trésors des Poèmes d'amour chinois" (2003) et "Evoking T'ang" (2007). Ses propres poèmes sont édités dans"Lines around China" (2003). Ses livres, écrits en langue anglaise, sont traduits dans une vingtaine de pays.

Parallèlement à ses activités d'auteur, Qiu Xiaolong enseigne également la littérature à la Washington University de Saint-Louis, ville dans laquelle il s'est installé avec sa famille.

 

Extrait

"Lorsqu'il sortit de la poste, l'horloge sonnait 2 heures. Il salua de nouveau la portier toujours immobile à l'entrée. L'homme ne leva même pas les yeux.

Au coin de la rue, un marchand ambulant avec une énorme casserole d'oeufs au thé fumante sur un réchaud à charbon interpella Chen. L'odeur ne le tentait pas : il poursuivit son chemin.

A l'intersection de la rue de Tiantong et de la rue du Sichuan, une tour de verre et d'acier se découpait sur un fond sombre de passages et de maisons siheyuan à cour carrée. Des projecteurs illuminaient le chantier où une procession de camions, d'engins lourds et de charettes à bras apportait du matériel. Comme beaucoup d'autres, la rue de Tiantong avait été coupée suite à l'effort fourni par Shangai pour retrouver son statut de centre industriel et commercial du pays.

Chen essaya de prendre un raccourci en tournant dans le marché de Ninhai. Le marché était désert, à l'exception d'une longue file de paniers - en plastique, en bambou, en rotin - de formes et de tailles variées. La file menait à un comptoir de ciment sous une enseigne en bois où était écrit à la craie MAIGRE JAUNE. Le poisson le plus savoureux de l'avis des ménagères de Shangai. Les paniers représentaient les épouses vertueuses qui arriveraient une ou deux heures plus tard pour les récupérer et prendre leur place dans la file en se frottant les yeux, encore ensommeillées.

Il n'y avait qu'un employé de nuit au fond du marché, son col rembourré relevé jusqu'aux oreilles, entrain de taper sur un bloc gigantesque de poisson gelé devant l'entrepôt frigorifique.

Le raccourci par le marché étaiat finalement une erreur et Chen dut prendre une autre petite rue, ce qui retarda encore davantage son retour.

En y repensant, il reconnut que ses décisions avaient été des erreurs, soir graves soit sans importance. C'était pourtant la combinaison de ces décisions qui l'avait fait tel qu'il était. Dans l'immédiat, un inspecteur principal suspendu - bien que non officiellement -, avec un avenir politique pratiquement condamné. Mais au moins il s'était efforcé de décider honnêtement et consciencieusement.

Il ne savait pas encore s'il avait fait une nouvelle erreur en envoyant la lettre à Pékin. Il se mit à siffler, faux, un air qu'il avait appris dans sa jeunesse :

Le rêve d'hier est emporté par le vent,

Le vent d'hier rêve encore le rêve ...".

Shangai dans les années 1990 ...

 
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