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03/12/2011

Qiu Xiaolong : Mort d'une héroïne rouge

Editions Liana Levi - 2001 (Edition originale - 2000).

Mort d'une héroïne rouge

Il y a, dans la vie d'un lecteur quelques rencontres rares. Ce livre fait partie de ces surprises que nous réserve la littérature, fut elle policière ... Merci à Isabelle, de Guillestre, qui m'a fait découvrir QIU Xiaolong. Nous sommes à Shangai, au début des années 1990. L'inspecteur Chen Cao, poète et policier, doit enquêter sur la découverte du cadavre d'une jeunne femme, retrouvé dénudé dans un canal aux abords de la ville. Mais pour Chen et son adjoint Yu, l'enquête est loin d'être une simple affaire de moeurs. La morte, jeune communiste exemplaire, semblait en effet cacher une personnalité plus commplexe et un comportement assez éloigné des codes de la société chinoise et du parti communiste chinois. Rapidemment l'enquête se transforme en affaire politique et Chen se retrouve au centre d'une lutte intestine au sein du pouvoir chinois entre les anciens caciques accrochés à l'orthodoxie communiste, à la protection des intérêts primordiaux du parti, et les tenants d'une évolution de la société chinoise. Il devra choisir entre sa carrière prometteuse à l'ombre du parti et sa conscience.

 

Pour qui veut connaître les réalités  de la société chinoise à la fin du XXeme siècle, prise dans ses contradictions entre une évolution voulue vers le capitalisme et le maintien de l'orthodoxie par un parti communiste traversé de violentes luttes d'intérêts, il faut lire ce livre. Mais au-delà de cette analyse fine, c'est un portrait érudit de la vie quotidienne des chinois de Shangaï. Tout y est : le logement, les bars, les restaurants plus ou moins selects, les habitudes alimentaires, la vie nocturne,les citations des poètes anciens et de Confucius, .... Vieux combattants gardiens du dogme, cadres récents corruptibles, anciens lettrés rééduqués sans appuis politiques, prolétaires urbains, hommes d'affaires liés ou non au crime organisé, etc. Tous ces personnages vont servir l'intrigue policière. Avec le suspens comme cerise sur le gateau. Un premier roman passionnant !

Je me prépare avec délectation à retourner dans les pages de QIU Xialong découvrir ces autres romans : "Visa pour Shangai", "Encre de Chine", etc...

 

L'auteur

 

 

Qiu est né à Shanghai en 1953. Lors de la Révolution culturelle, son père, professeur, est la cible des gardes rouges pendant la Révolution culturelle vers 1966 et lui-même est interdit d’école. Il réussit néanmoins à poursuivre des études supérieures et à soutenir une thèse sur T.S. Eliot aux États-Unis. Les événements de Tian’an men le décideront à y rester. Il choisit alors d’écrire en anglais et publie "Mort d’une héroïne rouge" et cinq autres romans policiers,

  • Visa pour Shanghai, Liana Levi  (2002)
  • Encres de Chine, Liana Levi  (2004)
  • Le très corruptible mandarin, Liana Levi  (2006)
  • De Soie et de Sang, Liana Levi  (2007)
  • La Danseuse de Mao, Liana Levi  (2008)

et un recueil de nouvelles : "Cité de la Poussière Rouge". Il est aussi l'auteur de deux livres de traductions poétiques : "Trésors des Poèmes d'amour chinois" (2003) et "Evoking T'ang" (2007). Ses propres poèmes sont édités dans"Lines around China" (2003). Ses livres, écrits en langue anglaise, sont traduits dans une vingtaine de pays.

Parallèlement à ses activités d'auteur, Qiu Xiaolong enseigne également la littérature à la Washington University de Saint-Louis, ville dans laquelle il s'est installé avec sa famille.

 

Extrait

"Lorsqu'il sortit de la poste, l'horloge sonnait 2 heures. Il salua de nouveau la portier toujours immobile à l'entrée. L'homme ne leva même pas les yeux.

Au coin de la rue, un marchand ambulant avec une énorme casserole d'oeufs au thé fumante sur un réchaud à charbon interpella Chen. L'odeur ne le tentait pas : il poursuivit son chemin.

A l'intersection de la rue de Tiantong et de la rue du Sichuan, une tour de verre et d'acier se découpait sur un fond sombre de passages et de maisons siheyuan à cour carrée. Des projecteurs illuminaient le chantier où une procession de camions, d'engins lourds et de charettes à bras apportait du matériel. Comme beaucoup d'autres, la rue de Tiantong avait été coupée suite à l'effort fourni par Shangai pour retrouver son statut de centre industriel et commercial du pays.

Chen essaya de prendre un raccourci en tournant dans le marché de Ninhai. Le marché était désert, à l'exception d'une longue file de paniers - en plastique, en bambou, en rotin - de formes et de tailles variées. La file menait à un comptoir de ciment sous une enseigne en bois où était écrit à la craie MAIGRE JAUNE. Le poisson le plus savoureux de l'avis des ménagères de Shangai. Les paniers représentaient les épouses vertueuses qui arriveraient une ou deux heures plus tard pour les récupérer et prendre leur place dans la file en se frottant les yeux, encore ensommeillées.

Il n'y avait qu'un employé de nuit au fond du marché, son col rembourré relevé jusqu'aux oreilles, entrain de taper sur un bloc gigantesque de poisson gelé devant l'entrepôt frigorifique.

Le raccourci par le marché étaiat finalement une erreur et Chen dut prendre une autre petite rue, ce qui retarda encore davantage son retour.

En y repensant, il reconnut que ses décisions avaient été des erreurs, soir graves soit sans importance. C'était pourtant la combinaison de ces décisions qui l'avait fait tel qu'il était. Dans l'immédiat, un inspecteur principal suspendu - bien que non officiellement -, avec un avenir politique pratiquement condamné. Mais au moins il s'était efforcé de décider honnêtement et consciencieusement.

Il ne savait pas encore s'il avait fait une nouvelle erreur en envoyant la lettre à Pékin. Il se mit à siffler, faux, un air qu'il avait appris dans sa jeunesse :

Le rêve d'hier est emporté par le vent,

Le vent d'hier rêve encore le rêve ...".

Shangai dans les années 1990 ...

21/11/2011

J.M. Coetzee : "Disgrâce"

Editions du seuil - 2001. ( 1999 pour l'édition originale en Afriqe du Sud)

 

J.M. Coetzee a obtenu le Prix Nobel de littérature quatre ans après la parution de ce roman. Après lecture, on peut penser que chef d'oeuvre n'a pas été pour rien dans l'obtention de cette distinction. Nous sommes à l'Université du Cap, en cette fin du XXeme siècle, où enseigne, sans beaucoup de passion ni de conviction, le professeur David Lurie, quinquagénaire, deux fois divorcé, qui comble ses besoins sexuels auprès d'une prostituée. C'est plus pratique ! Jusqu'au jour où il rencontre une de ses étudiantes, la séduit et entame une relation avec elle.

Mais la jeune étudiante l'accuse de harcèlement sexuel et David Lurie est contraint à la démission tout en rejetant toute notion de culpabilité. Il décide alors de se réfugier auprès de sa fille Lucy qui vit sur une petite exploitation dans la région du Cap-oriental. Une nouvelle vie commence loin des préoccupations citadines de son ancienne existance. Pourtant la retraite vire au drame. Coupable, la bourgeoisie sud-africaine l'est sans aucun doute et on ne tire pas un trait aussi facilement sur les crimes de l'apartheid.

Dans une Afrique du Sud libérée de l'apartheid mais pas de ses démons, où les anciennes victimes peuvent à leur tour se conduire en bourreaux, la culpabilité refusée par Lurie au Cap lui revient en plaine face comme en témoigne l'attitude de sa fille prête à accepter beaucoup pour expier les crimes passés de sa caste sociale...

Une écriture simple, sans disgression. On va à l'essentiel. Des dialogues ciselés à la perfection. Un roman sombre et prodigieux qui interroge la société sud-africaine post apartheid mais aussi nos certitudes sur la barrière parfois ténue entre le statut de victime et celui de coupable. Jusqu'où leur faut-il aller dans l'acceptation de l'inacceptable pour que les anciens bourreaux puissent espérer vivre avec leurs victimes ? Le destin de David Lurie préfigure-t-il celui de l'Afrique du Sud ? L'espoir réside-t-il dans la jeune génération prête à payer le prix fort pour avoir le droit de vivre, malgré tout, dans ce pays ?

Ce roman a été adapté au cinéma par Steve Jacobs avec John Malkovitch, qui interprêtait le rôle de David Lurie et Jessica Haines dans le rôle de Lucy. Le film a obtenu le prix de la critique internationale au Festival de Toronto en 2008.

 

L'auteur

John Maxwell Coetzee est né au Cap, en Afrique du Sud, le 9 Février 1940, l'aîné de deux enfants. Sa mère était une enseignante en école primaire. Son père a été formé comme un avocat, mais n'a pratiqué comme tel que par intermittence; au cours des années 1941-1945 il a servi avec les forces sud-africaines en Afrique du Nord et en Italie. Bien que les parents n'étaient pas d'origine britannique, la langue parlée à la maison était l'anglais.

Coetzee a reçu son éducation primaire à Cape Town et dans la ville voisine de Worcester. Pour ses études secondaires, il a fréquenté une école, au Cap, dirigée par un ordre catholique, les Frères Maristes. Il entra à l'université de Cape Town en 1957 où,  en 1960 et 1961, il a obtenu successivement un diplôme d' anglais et de mathématiques. Il a passé les années 1962-1965 en Angleterre,  comme programmeur informatique tout en faisant des recherches pour une thèse sur le romancier anglais Ford Madox Ford.

En 1963, il épousa Philippa Jubber (1939-1991). Ils ont eu deux enfants, Nicolas (1966-1989) et Gisela (n. 1968).

En 1965, Coetzee est entré à l'Université du Texas à Austin, et en 1968, a obtenu un doctorat en anglais, la linguistique et les langues germaniques. Sa thèse de doctorat portait sur ​​Samuel Beckett.

Pendant trois ans (1968-1971) Coetzee fut professeur adjoint d'anglais à l'Université d'État de New York à Buffalo. Après une demande de résidence permanente aux États-Unis refusée, il revient à l'Afrique du Sud. De 1972 à 2000, il occupe une série de postes à l'Université de Cape Town, le dernier d'entre eux en tant que professeur émérite de littérature.

Entre 1984 et 2003, il a également enseigné fréquemment aux États-Unis: à la State University de New York, l'Université Johns Hopkins, l'Université de Harvard, Stanford University et l'Université de Chicago, où pendant six ans, il a été membre du Comité des affaires sociales.

Coetzee a commencé l'écriture de fiction en 1969. Son premier livre, Dusklands, a été publié en Afrique du Sud en 1974. Au cœur du Pays (1977) a remporté l'AIIC Prix, et a été publié en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.Waiting for the Barbarians (1980 ) a été reconnu par la critique internationale. Sa réputation a été confirmée par Life & Times of Michael K (1983), qui a remporté en Grande-Bretagne, le Booker Prize. Elle a été confirmée par Foe (1986), l'âge du Fer (1990), Le Maître de Pétersbourg (1994), et Disgrâce(1999), qui remporta à nouveau le Booker Prize.

Coetzee a également écrit deux mémoires romancée, Boyhood (1997) et de la Jeunesse(2002). La vie des animaux (1999) est une conférence romancée, plus tard absorbée dans Elizabeth Costello (2003). Écriture blanche (1988) est un ensemble d'essais sur le Sud, la littérature et la culture africaines. Doubler le Point (1992) se compose de textes et d'entretiens avec David Attwell.  Shores Stranger (2001) recueille ses essais littéraires.

Coetzee a également été  traducteur du néerlandais et de la littérature afrikaans.

En 2002, ilémigre en Australie. Il vit avec sa compagne Dorothée  à Adélaïde, en Australie du Sud, où il occupe un poste honorifique à l'Université d'Adélaïde. Il obtint le Prix Noble de littérature en 2003, pour l'ensemble de son oeuvre.

 

Extrait

"Petrus a emprunté un tracteur. Où ? Il n'en a pas la moindre idée. Il y a attelé la vieille charrue à soc rotatif qui rouillait derrière l'étable depuis des années, bien avant Lucy. En quelques heures il a labouré toute sa terre. Tout ça vite fait, bien fait ; rien de commun avec l'Afrique. Au bon vieux temps, c'est-à-dire il y a dix ans, il aurait mis des journées entières avec une vieille charrue tirée par des boeufs.

Face à ce Petrus d'un genre nouveau, quelles chances Lucy a-t-elle de s'en sortir ? Petrus est arrivé comme homme à tout faire, pour bêcher, porter, arroser. Aujourd'hui, il est bien trop occupé pour ces travaux-là. Où Lucy va-t-elle trouver quelqu'un pour bêcher, porter et arroser ? Si on était dans une partie d'échecs il dirait que Lucy est échec et mat. Si elle était un rien raisonnable, elle laisserait tomber : elle irait au Crédit agricole, règlerait ses affaires, remettrait la ferme entre les mains de Petrus et reviendrait au monde civilisé. Elle pourrait ouvrir une pension pour chiens en banlieue ; elle pourrait envisager de prendre aussi des chats. Elle pourrait même reprendre ce qu'elle et ses amis faisaient aux beaux jours de leur vie de hippies : tissage traditionnel, ethnique, décoration de poteries, ethnique aussi, vannerie, ethnique toujours ; elle vendrait des perles de bois aux touristes.

Vaincue. Il n'est pas difficile d'imaginer Lucy dans dix ans d'ici : une femme trop grosse, le visage marqué de rides de tristesse, attifée de vêtements démodés depuis longtemps, parlant à ses chiens et chats, seule à table. Pas brillant comme vie. Mais cela vaudrait mieux que de passer ses journées à redouter l'agression suivante, quand les chiens ne suffiront pas à la protéger et que personne ne répondra à un appel téléphonique."

disgrace

29/10/2011

Ethan COEN : " J'ai tué Phil Shapiro"

Editions de l'Olivier - Cahiers du Cinéma - 1998

 

Les quatorze nouvelles qui constituent cet ouvrage nous dressent le portrait de personnages un peu en marge, un peu hors champs, décalés. C'est le détective privé mordu par son client, le boxeur incapable de se défrendre, le tueur à gages malchanceux, le mafioso inoffensif, etc... Tous semblent inaptes à vivre la vie qui est la leur, à suivre le chemin qu'ils ont emprunté. Rien ne va comme il devrait !

En toile de fond de ces récits à la fois drôles et tragiques, ironiques et féroces, la culture juive américaine. Les peurs et les démons de la jeunesse d'Ethan Coen traversent ces histoires et nous les rendent attachantes.

Il s’agit, souvent, d’histoires banales : la crise de la quarantaine, l’enfer conjugal ou familial, etc.... La narration à la première personne, par l’emploi d’un langage adapté à la condition sociale du narrateur, ajoute à la trivialité de ces récits et révéle une violence et un désespoir latents, que l’hébétude dissimule jusqu’au jour où la crise éclate. Les personnages étant souvent de condition modeste, la naïveté de leur récit ajoute au pathétique des faits ; les sentiments les meilleurs, les plus touchants et les plus simples, sont souvent exprimés avec une brutalité, une conviction qui nous réjouissent moins qu’elles ne nous renseignent sur la misère morale du personnage. Si les textes livrent peu de repères sociaux, on imagine cependant un univers middle-class,  des small towns, ces villes aussi grandes que les grandes villes françaises et qui ont pourtant des allures de sous-préfecture. Aussi, conformément à cette idée de sous-préfecture, si les personnages manquent de carrure, c’est tout simplement pour affronter la vie ou les sentiments qui les assaillent. Qu’ils le cherchent ou non, ils sont agressés, aliénés, opprimés, par leurs plus proches parents - les enfants, l’épouse ou l’époux - ou le « système ». Mais ici, nous sommes dans la constat et non la critique sociale !

 

L'auteur

 

Ethan Coen (né lle 21 septembre 1957) a grandi à St. Louis Park, Minnesota dans la proche banlieue de Minneapolis. Il est marié depuis octobre 1993 à la monteuse Tricia Cooke. Frère de Joel Coen avec qui il signe de nombreux films, il est diplômé de l'université de Princeton.

Avant Ladykillers, leur filmographie repose sur un « partage des tâches » : Joel à la réalisation, Ethan à la production, l'écriture (ou adaptation) du scénario étant commune. Mais depuis, Ethan Coen est également crédité comme réalisateur de leurs films. Ils travaillent également ensemble pour le montage de leurs films (parfois sous le pseudonyme de Roderick Jaynes).

Une part de leur succès sont des comédies (Intolérable Cruauté, O'Brother, Ladykillers, The Bog Lebowski). Cependant, deux thrillers sont majeurs dans leur cinématographie et sont le négatif l'un de l'autre à 10 ans d'intervalle. En 1996, ils réalisent Fargo qui les révèlera à un public international, puis un pendant texan, No Country for Old men, pour lequel ils recevront les récompenses du meilleru film et du meilleur réalisateur lors de la cérémonie des Oscars en 2008..

Après la noirceur de No Country for Old Men, les frères Coen réalisent deux comédies, Burn after Reading et A Serious man, à forte teinte autobiographique.

En 2010, ils tournent leur premier western, True Grit, adapté d'un roman éponyme de Charles Portis, déjà porté à l'écran dans Cent Dollars pour un shérif en 1969 avec John Wayne. Le film révèle au grand public la jeune actrice Hailee Stenfield, qui reçoit pour son rôle de multiples récompenses et nominations.

Ethan est Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres.

 

Extrait

 

"Il était assis dans son bureau, les yeux levés sur les miens et les doigts figés, au milieu d'une addition, sur sa machine à calculer. Calculus, en latin, c'est un petit caillou ; on s'est longtemps servi de pierres pour compter. J'ai appuyé sur la détente et son visage a explosé, projetant en purée de hareng les éclaboussures de sa cervelle.

Son bureau était à l'extrémité d'un corridor de pierre de taille plein d'échos du Carmody-Wells, un immeuble commercial. Ma démarche jusque-là fut ferme et mesurée, comme ma démarche jusqu'à la bimah quand on m'y a appelé le jour de ma bar mitsvah. Mon oncle Maury avait fourni le buffet pour ma bar mitsvah. C'était un grand et gros homme qui marchait en traînant les pieds avec des membres de pantin désarticulé, des poils noirs sur tout le corps et des lunettes qui se balançaient à un cordon passé autour de son cou. J'ai deux autres oncles qui sont traiteurs, eux aussi, Marv et Yitzchak. Mais oncle Maury avait soumis le devis le moins couteux.

Ils étaient cinq frères dans la famille de mon père qui habitait le Bronx. Mon père Phil et l'oncle Schmuel étaient les deux seuls qui n'avaient pas fait traiteur. Mon père était imprimeur de tissus. Oncle Schmuel était mort-né.

J'ai tué Phil Shapiro.

Il nous avait fait déménager à Minneapolis. J'ai vécu dans cette ville inconnue, glaciale, où l'haleine des gens reste suspendue autour de leur tête, où les nez sont en proie à des picotements douloureux, où le crachat craque et gèle avant d'atteindre le sol. J'ai fini par partir pour le royaume des pelouses à la fac de droit de Harvard, et mon nez a cessé de couler. La fac de droit de Harvard - pendant des années on en avait parlé à la maison. La copine de ma mère, Mimsy Kappelstein, ne cessait de nous tanner avec les mérites de son fils , Danny, qui était sorti sixième de sa promotion. Quand je suis sorti cinquième, maman était déjà malade du cancer qui allait l'emporter. Elle était à l'hôpital quand elle l'a appris, sous perfusion. Elle se tendit pour parler. Oncle Yitzchak se pencha sur elle, tout près. De ses lèvres parcheminées, maman murmura :

- Dites-le à Mimsy."

09/10/2011

Le prix Nobel de Littérature au poète suédois Tomas Tranströmer

Un poème du dernier prix Nobel de Littérature, Tomas Tranströmer.

 

DE LA MONTAGNE

Je suis sur la montagne et contemple la baie.
Les bateaux reposent à la surface de l'été.
« Nous sommes des somnambules. Des lunes à la dérive. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

« Nous errons dans une maison assoupie.
Nous poussons doucement les portes.
Nous nous appuyons à la liberté. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

J'ai vu un jour les volontés du monde s'en aller.
Elles suivaient le même cours ― une seule flotte.
« Nous sommes dispersées maintenant. Compagnes de personne. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

15/08/2011

Léonardo PADURA : " Passé parfait"

 

Editions Métailié - 2001 pour la traduction française. Roman publié à la Havane en 1991.

La Havane, Cuba, hiver 1989. Un homme a disparu : Rafael Morin. Un  des pontes de l'industrie cubaine et du régime. Un homme encensé par tous, l'image parfaite du jeune Cubain dévoué à la cause de la Révolution qui a su monter les échelons du régime pour accéder aux plus hautes responsabilités. Homme comblé, ancien camarade de classe de Mario Conde mais aussi ancien rival qui lui a ravi la belle Tamara. Pour Mario Conde, chargé de mener l'enquête pour faire la lumière sur cette disparition, c'est un retour douloureux sur un temps disparu, celui de la jeunesse insouciante. C'est aussi un retour  sur une autre période  de l'histoire cubaine, celle du milieu des années 70, celle du Cuba prospère grâce au soutien du camp socialiste alors, qu'en cette fin de décennie 1980, avec la chute des pays socialiste de l'est européen, c'est le doute qui s'installe à la fois sur les perspectives économiques mais aussi sur l'avenir même du régime castriste.

Tout cela constitue la toile de fond, par petites touches, par de brèves allusions, du roman de Leonardo Padura. Un roman de la nostalgie, du temps qui passe, des occasions ratées et de l'amitié. Cette amitié entre Mario Conde et Carlos le Flaco, cloué sur son fauteuil roulant, entretenue à grandes rasades de rhum et de repas concoctés par Josephina, la mère du Flaco. Repas fantasmés par l'auteur dans un Cuba soumis aux restrictions alimentaires.

Ne cherchons pas dans les romans de Padura une critique lourde du régime castriste. Tout est en nuance. C'est le quotidien de la Havane qui est décrit au fil des pages mais aussi l'état d'esprit de ces Cubains qui survivent dans le souvenir le Révolution, qui ne comprennent pas que certains profitent de leur position au sein du régime pour, non pas s'enrichir car tout est relatif, mais  détourner le bien commun à leur profit et/ou fuire le pays.

On sort des romans de Padura avec regret. On voudrait que cela continue encore même si l'enquête est résolue. On voudrait  suivre Mario Conde lors de ses virées nocturnes dans les bars de la Havane, assister à ses discussions avec la Flaco sur les mérites ou les insuffisances de l'équipe locale de basse-ball, savoir comment va se terminer son histoire avec la belle Tamara. Le style incomparable de Padura nous relève de l'envoûtement. On y est bien et on ne veut pas en sortir. Et ce Mario Conde avec ses interrogations sur la vie, ses contradictions, ses incertitudes est si attachant. Sans nul doute l'un des plus beaux personnages de roman policier jamais créé.

Ce roman a reçu le prix des Amériques insulaires en 2002. C'est le premier volet d'une tétralogie intitulée "Les quatre saisons", constituée, outre Passé Parfait, par Electre à La Havane et L'Automne à Cuba, avant-dernier et dernier roman du projet.

 

L'auteur.

Leonardo Padura Fuentes est  né en 1955 dans le quartier populaire de la Mantilla à la Havane (Cuba) où il vit encore. Journaliste et écrivain, il est auteur de romans policiers dont le héros est le lieutenant Mario Conde. Ses textes sont subtilement profonds. Tous ses livres sont traduits en France aux éditions Métailié. Scénariste pour le cinéma, essayiste, nouvelliste, Leonardo Padura a trouvé avec le roman noir un genre tout indiqué pour distiller une vraie réflexion sur "ce pays si chaud et hétérodoxe où il n'y a jamais rien eu de pur", selon la formule de son impayable Mario Conde - un flic "hétérosexuel macho-stalinien", alcoolo et désabusé, vengeur des petits et des faibles, qui déboule en 1991 dans Passé parfait. "Leonardo nous a ouvert la porte, estime son ami le journaliste et écrivain Amir Valle. Il nous a fait comprendre que nous pouvions écrire sur des questions quotidiennes taboues, avec honnêteté, sans verser dans le racolage. » (Cuba les masques L'EXPRESS 23/02 au 01/03/2011). Leonardo Padura est un enfant rebelle de la révolution castriste. Il en a accepté la discipline, il est parti couper la canne à sucre chaque année et est allé couvrir la guerre en Angola, en 1985, comme journaliste pour Juventud Rebelde. Il a ensuite vu le mur de Berlin tomber, « puis l’Urss, et tout s’est arrêté. Tous nos rêves se sont évanouis, nous avons dû faire l’apprentissage d’une nouvelle survie. La seule chose qui reste des trente ans de présence soviétique, ce sont des prénoms, Vladimiro ou Karina.» Ni dissident, ni complaisant, Leonardo Padura tient un discours courageux, et prend les mêmes risques dans ses livres, où on ne peut guère le prendre en défaut.

Mais comment fait-il pour suivre cette voie étroite sans tomber dans aucun des travers de l’opposition frontale, ni dans la moindre facilité complice ? « Chaque fois que j’écris, je fais attention pour que rien ne puisse être utilisé politiquement, ni en faveur, ni contre le régime cubain. J’essaie de donner une vision sociale qui soit l’expression de ce que les gens sentent, et qu’ils ne sont pas toujours en mesure d’exprimer. C’est pourquoi j’habite ici, loin du centre, loin du Malecon et de la mer, pour être plus proche de mes compatriotes. » Et du cœur de Cuba.

Leonardo Padura Fuentes Sebastian Faulks at the 2008 Festival Della Letteratura, Mantona Italy.

 

Extrait

 

"Une fois satisfaite l'envie pressante d'eau froide qui l'avait sorti di lit, le Conde commença cette matinée du dimanche en évoquant avec plaisir le souvenir de son grand-père. Le dimanche, c'était le jour des combats dans les enceintes les plus fréquentées du public. C'est pour des raisons comme celle-là qu'il aimait le dimanche matin. Pas l'après-midi, interminable et vide après la sieste, quand il se sentait fatigué et encore somnolent jusqu'au soir ; pas non plus le soir, où tout était bondé. La maison du Flaco demeurait son éternel refuge. Mais quelque chose en particulier rendait le dimanche soir dense et ennuyeux : il n'y avait même plus de match de bass-ball et la menace palpable du lundi entravait l'éventualité de s'accrocher à une bouteille de rhum. Ce n'était pas le cas du matin. Le dimanche matin, les gens du quartier flânaient dans les rues en effervescence, comme dans cette nouvelle qu'il avait écrite lorsqu'il était au lycée. On pouvait parler avec tout le monde. les amis et les parents qui vivaient ailleurs venaient toujours voir la famille, et il devenait même possible de monter une équipe de bass-ball à main nue : on finissait les doigts enflés, haletant pour arriver à la première base. On pouvait encore organiser une partie de dominos, ou simplement discuter au coin de la rue, jusqu'à ce que le soleil chasse tout le monde. Mario Conde, mû par un sentiment ancestral qui échappait à la raison, et du fait du nombre de dimanches qu'il avait passé avec son grand-père Rufino ou avec sa bande de vauriens joueurs de bass-ball, jouissait comme aucun de ses amis de cette oisiveté dominicale dans le quartier. Après avoir pris son café, il sortait acheter le pain et le journal ; généralement, il ne rentrait pas avant l'heure tardive du déjeuner. Les femmes de sa vie n'avaient jamais compris ce rituel immuable et contrariant : mais enfin il n'y a pas moyen que tu passes un seul dimanche à la maison ! protestaient-elles. Avec la quantité de choses qu'il y a à faire. Mais le dimanche pour le quartier, leur disait-il sans laisser place à la discussion. C'est la réponse qu'elles reprenaient lorsque, plus tard, un ami demandait : Et Condé, il est sorti ?

Ce dimanche-là, il se leva avec la soif d'un dragon dont le feu viendrait de s'éteindre et le souvenir de son grand-père en tête. Il sortit sous le porche après avoir déposé la cafetière sur le fourneau. Il portait encore son pantalon de pyjama et un vieux manteau molletonné ; il observait les rues, plus tranquilles que certains autres dimanches, à cause du froid. Le ciel s'était dégagé pendant la nuit, mais une brise gênante et coupante soufflait. Il calcula qu'il devait faire moins de seize degrés, et que ce serait peut-être la matinée la plus froide de l'hiver. Comme d'habitude, il regrettait de devoir travailler un dimanche. Il se souvint que ce jour-là il avait prévu de voir le Conejo et ensuite de déjeuner chez sa soeur. De la main il salua Cuco, le boucher : Comment va la vie, mon petit Conde ? lui aussi avait du travail en ce dimanche matin."


 
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