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29/10/2011

Ethan COEN : " J'ai tué Phil Shapiro"

Editions de l'Olivier - Cahiers du Cinéma - 1998

 

Les quatorze nouvelles qui constituent cet ouvrage nous dressent le portrait de personnages un peu en marge, un peu hors champs, décalés. C'est le détective privé mordu par son client, le boxeur incapable de se défrendre, le tueur à gages malchanceux, le mafioso inoffensif, etc... Tous semblent inaptes à vivre la vie qui est la leur, à suivre le chemin qu'ils ont emprunté. Rien ne va comme il devrait !

En toile de fond de ces récits à la fois drôles et tragiques, ironiques et féroces, la culture juive américaine. Les peurs et les démons de la jeunesse d'Ethan Coen traversent ces histoires et nous les rendent attachantes.

Il s’agit, souvent, d’histoires banales : la crise de la quarantaine, l’enfer conjugal ou familial, etc.... La narration à la première personne, par l’emploi d’un langage adapté à la condition sociale du narrateur, ajoute à la trivialité de ces récits et révéle une violence et un désespoir latents, que l’hébétude dissimule jusqu’au jour où la crise éclate. Les personnages étant souvent de condition modeste, la naïveté de leur récit ajoute au pathétique des faits ; les sentiments les meilleurs, les plus touchants et les plus simples, sont souvent exprimés avec une brutalité, une conviction qui nous réjouissent moins qu’elles ne nous renseignent sur la misère morale du personnage. Si les textes livrent peu de repères sociaux, on imagine cependant un univers middle-class,  des small towns, ces villes aussi grandes que les grandes villes françaises et qui ont pourtant des allures de sous-préfecture. Aussi, conformément à cette idée de sous-préfecture, si les personnages manquent de carrure, c’est tout simplement pour affronter la vie ou les sentiments qui les assaillent. Qu’ils le cherchent ou non, ils sont agressés, aliénés, opprimés, par leurs plus proches parents - les enfants, l’épouse ou l’époux - ou le « système ». Mais ici, nous sommes dans la constat et non la critique sociale !

 

L'auteur

 

Ethan Coen (né lle 21 septembre 1957) a grandi à St. Louis Park, Minnesota dans la proche banlieue de Minneapolis. Il est marié depuis octobre 1993 à la monteuse Tricia Cooke. Frère de Joel Coen avec qui il signe de nombreux films, il est diplômé de l'université de Princeton.

Avant Ladykillers, leur filmographie repose sur un « partage des tâches » : Joel à la réalisation, Ethan à la production, l'écriture (ou adaptation) du scénario étant commune. Mais depuis, Ethan Coen est également crédité comme réalisateur de leurs films. Ils travaillent également ensemble pour le montage de leurs films (parfois sous le pseudonyme de Roderick Jaynes).

Une part de leur succès sont des comédies (Intolérable Cruauté, O'Brother, Ladykillers, The Bog Lebowski). Cependant, deux thrillers sont majeurs dans leur cinématographie et sont le négatif l'un de l'autre à 10 ans d'intervalle. En 1996, ils réalisent Fargo qui les révèlera à un public international, puis un pendant texan, No Country for Old men, pour lequel ils recevront les récompenses du meilleru film et du meilleur réalisateur lors de la cérémonie des Oscars en 2008..

Après la noirceur de No Country for Old Men, les frères Coen réalisent deux comédies, Burn after Reading et A Serious man, à forte teinte autobiographique.

En 2010, ils tournent leur premier western, True Grit, adapté d'un roman éponyme de Charles Portis, déjà porté à l'écran dans Cent Dollars pour un shérif en 1969 avec John Wayne. Le film révèle au grand public la jeune actrice Hailee Stenfield, qui reçoit pour son rôle de multiples récompenses et nominations.

Ethan est Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres.

 

Extrait

 

"Il était assis dans son bureau, les yeux levés sur les miens et les doigts figés, au milieu d'une addition, sur sa machine à calculer. Calculus, en latin, c'est un petit caillou ; on s'est longtemps servi de pierres pour compter. J'ai appuyé sur la détente et son visage a explosé, projetant en purée de hareng les éclaboussures de sa cervelle.

Son bureau était à l'extrémité d'un corridor de pierre de taille plein d'échos du Carmody-Wells, un immeuble commercial. Ma démarche jusque-là fut ferme et mesurée, comme ma démarche jusqu'à la bimah quand on m'y a appelé le jour de ma bar mitsvah. Mon oncle Maury avait fourni le buffet pour ma bar mitsvah. C'était un grand et gros homme qui marchait en traînant les pieds avec des membres de pantin désarticulé, des poils noirs sur tout le corps et des lunettes qui se balançaient à un cordon passé autour de son cou. J'ai deux autres oncles qui sont traiteurs, eux aussi, Marv et Yitzchak. Mais oncle Maury avait soumis le devis le moins couteux.

Ils étaient cinq frères dans la famille de mon père qui habitait le Bronx. Mon père Phil et l'oncle Schmuel étaient les deux seuls qui n'avaient pas fait traiteur. Mon père était imprimeur de tissus. Oncle Schmuel était mort-né.

J'ai tué Phil Shapiro.

Il nous avait fait déménager à Minneapolis. J'ai vécu dans cette ville inconnue, glaciale, où l'haleine des gens reste suspendue autour de leur tête, où les nez sont en proie à des picotements douloureux, où le crachat craque et gèle avant d'atteindre le sol. J'ai fini par partir pour le royaume des pelouses à la fac de droit de Harvard, et mon nez a cessé de couler. La fac de droit de Harvard - pendant des années on en avait parlé à la maison. La copine de ma mère, Mimsy Kappelstein, ne cessait de nous tanner avec les mérites de son fils , Danny, qui était sorti sixième de sa promotion. Quand je suis sorti cinquième, maman était déjà malade du cancer qui allait l'emporter. Elle était à l'hôpital quand elle l'a appris, sous perfusion. Elle se tendit pour parler. Oncle Yitzchak se pencha sur elle, tout près. De ses lèvres parcheminées, maman murmura :

- Dites-le à Mimsy."

29/07/2010

Jorge AMADO : "CACAO"

Editions Stock 2010

Une plantation de cacao, au sud de Bahia, au Brésil : le "Domaine Fraternité". Nous sommes dans les années 1930. Un monde d'ouvriers agricoles, véritables esclaves des temps modernes, réduits à la misère. Seuls le tafia et les femmes distraient leur vie rythmée par la récolte des fruits des cacaoyers. Sergipano, le narrateur, issu de la classe moyenne mais déclassé suite à la mort de son père, à cause d’un oncle ambitieux et sans scrupules, n'a d'autre choix que de se "louer" au Colonel Mané-la-Peste, le propriétaire de la plantation. C'est ainsi qu'il débarque au "Domaine Fraternité".

Le jeune homme va faire l'expérience de l'exploitation, de la fraternité qui lie les ouvriers de la plantation.On suit les aventures de Sergipano et de ses compères d’infortune, affamés, comme Colodino, Joao Grilho ou Honorio l’homme de main qui réussit à manipuler le propriétaire car il a des informations compromettantes le concernant. On rencontre aussi des femmes qui font « la vie », c'est-à-dire qu’elles vendent leurs corps aux hommes qui trouvent à leurs cotés le peu de distraction de leur vie de labeur. Et l’existence de Magnolia, de Mariette ou d’autres filles très jeunes n’a rien à envier à celles de leurs compagnons d’infortune.


Jorge Amado nous décrit un monde coloré, au langage cru, direct et sans fioritures. Il évoque, dans ce roman, la naissance de la conscience de classe. "J'ai essayé de raconter dans ce livre, avec un minimum de littérature au profit d'un maximum d'honnêteté, le vie des travailleurs dans le sud de l'Etat de Bahia" précise Jorge Amado.

 

Ce court roman intense, le second de l’auteur, plonge le lecteur au sein du Brésil des années 1930, au milieu de la moiteur des cacaoyères et de la violence sociale de ce pays.
Cacao
L'auteur
Jorge Amado naît en 1912 à Ferradas, dans une plantation de cacao du Sergipe, au sud de la province brésilienne de Bahia, "terre violente" que les planteurs se disputent arme au poing. Les Jésuites de Bahia, chez qui il entre en internat à dix ans, voient en lui une vocation de futur novice. Trois ans plus tard, ils disent une messe d'action de grâces lorsqu'il s'enfuit après s'être proclamé athée et bolcheviste. On le retrouve, deux ans après, travaillant dans un journal, puis à Rio de Janeiro où il étudie le droit.
 
C'est en 1931, après l'arrivée au pouvoir du dictateur Getulio Vargas, que Jorge Amado, journaliste débutant, publie son premier roman, Le Pays du Carnaval. Il a dix-neuf ans. Il refusera jusqu'au début des années 90 que soit traduit O País do Carnaval. Sans doute parce qu'ensuite, tout au long de son existence, il refusera le scepticisme condescendant qui caractérise Paulo Rigger, personnage principal du livre: "Tout le pessimisme qui transparaît dans ce roman est complètement artificiel. C'est une attitude naïvement littéraire."
 
C'est la même année qu'il se met à militer très activement au Parti Communiste, alors interdit au Brésil. Sa vie, dès lors, n'est qu'une suite d'exils, d'errances et de retours. Emprisonné une douzaine de fois, ses livres brûlés et interdits, contraint de s'exiler en Argentine en 1941, puis de retour à Bahia en 1943 lorsque le Brésil se range aux côtés des Alliés contre l'Axe, élu député communiste en 1945, de nouveau contraint de s'exiler en 1948 lorsque le Parti Communiste est ré-interdit, réfugié en France, expulsé de France et interdit de séjour pendant 16 ans, militant itinérant dans les démocraties populaires durant la guerre froide, revenu au Brésil après avoir reçu le prix Lénine ...
 
Il ne faut donc pas s'étonner que ses premiers livres reflètent son engagement; Cacao, Suor, qui décrivent la misère et l'oppression des classes populaires brésiliennes. Pourtant à partir de Bahia de Tous les Saints (1935) et de Mar Morto (1936), le souffle épique l'emporte sur l'aspect militant, sans pourtant le diminuer mais en échappant au communisme romantique des écrits de jeunesse. 
 
C'est 1954 qui marque le véritable tournant: il décide de s'éloigner du parti pour écrire Gabriela, girofle et cannelle et n'être enfin plus qu'un «anti-docteur par excellence; l'anti-érudit, trouvère populaire, écrivaillon de feuilletons de colportage, intrus dans la cité des lettres, un étranger dans les raouts de l'intelligentsia». Il chantera désormais Bahia, les fêtes chez les amis, les chansons de Vinicius de Moraes, la cuisine afro-bahianaise à l'huile de palme et au lait de coco, la cachaça, la vatapà et les moquecas dont les noms sont déjà des voyages, et les femmes, toutes les femmes; professionnelles, occasionnelles, «dames putes», filles de famille ou patriotes qui se donnent gracieusement aux anti-fascistes et que, dans ses «Navigations de cabotage», il appelle toutes d'un seul nom, Maria: «Maria chacune, toutes, passagères embarquées aux escales, ombres fugaces sur les quais du port, de port en port, ronde du vieux marin».
 
Cet "anti-docteur" a pourtant reçu tous les prix imaginables, sauf le Nobel. Il est le romancier le plus célèbre de et dans son pays, traduit dans plus de quarante langues, et avec quelques footballeurs, le Brésilien le plus connu à l'étranger, sans doute, et c'est le paradoxe, grâce aux dictatures qui l'ont contraint à vivre si longtemps en exil. Immensément populaire au Brésil, symbole du syncrétisme brésilien né de la nécessité où se sont trouvés les Noirs, pour pouvoir conserver leurs dieux, de les faire fusionner avec la religion catholique, véritable légende vivante (pour son quatre-vingtième anniversaire, des foules s'étaient massées place du Pelhourino, à Bahia, pour un concert d'hommage et d'amitié donné par Gilberto Gil, Maria Bethania, Caetana Veloso). Jorge Amado est décédé en 2001.
Extrait
" Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi les bordels sont pleins d'images de saints. Rue du Bourbier, c'était ainsi. L'image de Notre-Seigneur de Bonfim, toutes les maisons la possédaient. Antonieta, avant de se coucher avec un homme, faisait sa prière. Elles croyaient en la sorcellerie et faisaient des promesses. Elles maudissaient la vie qu'elles menaient et en même temps remeciaient tous les jours le Créateur de les avoir mises au monde. Le frère Bento parlait contre elles dans ses sermons du dimanche. Mais le frère Bento, comme me l'expliqua Zéfa, était client de l'épouse du docteur Renato.
Pauvres filles, qui pleuraient, priaient et se soûlaient dans la rue du Bourbier. Pauvres ouvrières du sexe. Quand viendra-t-il, le jour de votre libération ?
Que de trésors de tendresse perdus, combien de bonnes mères et de bonnes travailleuses ! Pauvres malheureuses, à qui les dignes épouses refusent même le droit au royaume du ciel. Mais les riches n'ont pas honte de la prostitution. Ils se contentent de mépriser les infortunées. Ils oublient que ce sont eux qui les ont amenées là.
Je songe au jour où la rue du Bourbier se lèvera, lacèrera les images des saints, s'occupera des cuisines des riches. Ce jour-là, elles pourront même avoir des enfants."

11/07/2010

B. TRAVEN : "Le Vaisseau des morts"

Editions La découverte, Poche - 2010

 

Ce roman de l'énigmatique B. Traven fut publié  en Allemagne en 1926. C'est son premier roman dans lequel il dénonce le capitalisme et les inégalités sociales dont il est porteur. Mais ce roman résonne très fort aujourd'hui car il décrit les péripéties d'un marin devenu apatride, refoulé de tous les pays qu'il traverse. Il pose ainsi la question des sans-papiers et de leur destin. Celui du personnage principal, narrateur, Gérard Gale, sera funeste. Embarqué sur la Yorikke, vaisseau fantome qui trafique sur les mers du monde, cercueil flottant voué au nauffrage pour que l'armateur puisse toucher la prime d'assurance, le marin connaîtra l'enfer.

Si le burlesque l'emporte dans les premières pages, le réalisme s'impose dans la seconde partie du roman qui décrit les conditions d'existence de ces hommes, qui, dépouillés de tous leurs droits, car sans papiers, morts vivants, acceptent les conditions de vie les plus dégradantes sans pourtant cesser d'espérer.

 

 

L'auteur

 

B. Traven est un écrivain de langue allemande, surtout connu pour son roman Le Trésor de la Sierra Madre (Der Schatz der Sierra Madre).

Ce livre a été porté à l'écran par John Huston, dans un film du même nom, avec comme acteur principal Humphrey Bogart. On sait que B. Traven aurait participé au tournage de ce film sous le nom de Hal Crove, représentant artistique de Traven.

Parmi ses différents pseudonymes, on relève : Traven Torsvan, Berick Torsvan, Richard Feige, Kraus Linger, Otto Wienecke, Hugo Kronthal... Mais Traven a toujours souhaité brouiller les pistes de son parcours souvent par nécessité (il a longtemps été recherché), par malice (le désir amusé de brouiller les pistes) et surtout par conviction (car pour lui seule l'œuvre compte).

 En fait, celui qui signait B.Traven, est l'acteur Ret Marut. Lorsque la guerre éclate, il n'est pas enrôlé, mais devient journaliste et écrivain. Secondé par Irene Mermet, son amie et collaboratrice, Marut va publier des nouvelles pacifistes et surtout, à partir de 1917 diriger, malgré la  censure, une revue anarchiste, Le Fondeur de Brique (Der Ziegelbrenner) vendu sur abonnement. Le 7 novembre 1917 se crée la République des Conseils de Bavière, à laquelle Marut va participer activement avec Irene. Responsable de la Presse, il est arrêté le 2 mai 1919, mais réussit à s'évader, puis en compagnie d'Irene, il va errer pendant trois ans et demi à travers l'Europe, sous divers pseudonymes. Finalement,  il réussit en avril 1923 à embarquer sur un cargo pour Tampico, port mexicain.

Il arrive au Méxique peu après la mort du dictatuer Porfirio Diaz, en pleine révolution mexicaine.

Sa découverte du Mexique et de l'exploitation des indiens va devenir le moteur premier de ses écrits et de sa vie pendant ces dix annnées prolifiques. Ses ouvrages seront écrits en allemand et publiés par le journal socio démocrate Vorwarth en feuilletons. Inauguré par Les Cueilleurs de Cotton, suivront Le Vaisseau des Morts et Le Trésor de la Sierra Madre. Parallèlement, Traven participe à des expéditions archéologiques et ethnologiques au Chiapas comme photographe, sous le nom de Torsvan, tout en suivant des cours de civilisation et d'histoire indianiste à l'Université de Mexico.

A partir de 1928, il entame le cycle dit de la Jungle, avec des nouvelles et récits comme L'arbuste et Le pays de printemps (illustrés de ses photos) et des romans comme Un Pont dans la Jungle et Rosa Blanca. À partir de 1931, il obtient un permis de séjour et part s'installer près d'Acapulco,  à Parque Cachu. Puis, c'est le cycle de la caboa (caoutchouc), le plus prolifique avec notamment La Charette, Gouvernement, Le général de la Jungle et La révolte des Pendus.

Son dernier livre Le Général de la Jungle ne fut publié qu'en 1939 en Suède. Mais il avait pratiquement cessé d'écrire. En 1951, il s'installe à Mexico. Désormais, il se consacre à la diffusion de ses livres et aux adaptations de ses films (9 de son vivant). Lors de l'épisode du Trésor de la Sierra Madre, le journaliste Louis Spota révèle que Torsvan n'est autre que le célèbre écrivain B Traven. Commence alors la chasse au Traven dont il s'amusera à déjouer tous les pièges avec habileté et amusement, jusqu'à sa mort le 16 mars 1969. Ces cendres furent transportées au Chiapas et dispersées au-dessus du Rio Jataté.

 Extrait

 "Un consul s'occupe des formalités de douane et de police pour des douzaines de bateaux, il doit bien savoir lesquels ont besoin de matelots. Surtout que je n'ai pas un sou.

- Où est votre livret de marin ?

- Je l'ai perdu.

- Avez-vous un passeport ?

- Non.

- Une pièce d'identité ?

- Je n'en ai jamais eu.

- Bon, alors qu'est-ce que vous venez faire ici ?

- Je pensais que vous m'aideriez, vu que vous êtes mon consul.

Il fit la grimace. C'est drôle, les gens font toujours la grimace quand ils ont envie de nous flanquer une raclée.

Avec cette grimace sur les lèvres, il me rétorqua :

- Votre consul ? Prouvez-moi d'abord, mon cher, que je suis votre consul.

- Je suis américain, et vous êtes le consul des Etats-Unis.

C'était la vérité.

Mais apparemment, elle ne lui convenait pas, car il me dit :

- Je suis bien consul des Etats-Unis, quoique pour l'instant encore vice-consul. Mais vous, prouvez-moi d'abord que vous êtes américain. Où sont vos papiers ?

- Je viens de vous dire que je les avais perdus.

- Perdus. Comment peut-on perdre ses papiers ? On les porte toujours sur soi, surtout quand on se trouve dans un pays étranger. Vous n'êtes même pas en mesure de me prouver que vous étiez à bord de la Tuscaloosa. A moins que vous en soyez capable ?

- Non ...

- Vous voyez bien. Que venez-vous faire ici ? "

08/05/2010

Gustave Le Rouge : "Le Mystérieux Docteur Cornélius"

Editions Manucius, Collection Aventures et Mystères. 2006

 

Les Editions Manucius ont édité l'ensemble des épisodes du "Mystèrieux Docteur Cornélius" de Gustave Le Rouge, en format poche. Chaque livre regroupant deux épisodes de la série.

Ecrit en 1912 et publié alors sous forme de feuilleton en 18 épisodes, "Le Mystérieux Docteur Cornélius" est marqué par une croyance sans limite en la science et ses pouvoirs et se caractérise par un mélange des genres : science-fiction, aventure, policier, intrigue, romanesque ...

L'oeuvre de Gustave Le Rouge a été sauvée de l'oubli par Blaise Cendrars, admirateur de l'auteur, qui usa de son autorité littéraire pour faire connaître et reconnaître les qualités littéraires et poétiques de son ami.

Blaise Cendrars disait du "Mystérieux Docteur Cornélius" qu'il sagissait du "roman du monde moderne où, par les tableaux de la nature exotique, son amour des aventures, son goût policier de l'intrigue, sont penchant métaphysique, son don de visionnaire scientifique" , Le Rouge " a fait la somme du roman du XIXe siècle".

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Le premier tome de la collection  regroupe les deux premières aventures : "L'énigme du Creek sanglant" et "Le Manoir aux Diamants". De l'Ouest américain à la Bretagne, nous suivons le maléfique Baruch Jorgell sur les traces de ses crimes sanglants. Deux conceptions du monde s'affrontent : l'une incarnée par le sympathique savant français Prosper Bondonnat dont les travaux de recherches sont orientés dans le seul but d'ajouter une pierre à "l'édifice radieux de la modernité", l'autre, par le maléfique docteur Cornélius Kramm, chirurgien esthétique américain, "sculpteur de chair humaine", inventeur de la "carnoplastie", obsédé par la conquête du pouvoir et de l'argent.

Le mystérieux Dr Cornélius tome 1

 

L'Auteur

 

 Gustave Henri Joseph Lerouge dit Gustave Le Rouge, né à Valognes le 22 juillet 1867 et mort à Paris  le 24 février 1938. Auteur de nombreux ouvrages sur toutes sortes de sujets - un roman de cape et d'épée, des poèmes, une anthologie commentée de  Brillat-Savarin, des Souvenirs, des pièces de théâtre, des scénarios de films policiers, des ciné-romans à épisode, des anthologies, des essais, des ouvrages de critique… - et surtout de romans d'aventure populaires. Suiveur de Jules Verne et de Paul d'Ivoi dans ses premiers essais dans ce genre (La Conspiration des Milliardaires, 1899-1900 ; La Princesse des Airs, 1902 ; Le sous-marin "Jules Verne", 1902), il s'en démarque nettement dans les ouvrages plus aboutis du cycle martien (Le prisonnier de la planète Mars, 1908 ; La guerre des vampires, 1909) et dans Le Mystérieux Docteur Cornélius (1911-1912, 5 vol.), considéré comme son chef-d'œuvre. Le Rouge y récuse tout souci de vraisemblance scientifique au profit d'un style très personnel, caractérisé par une circulation permanente entre le plan du rationalisme et celui de l'occultisme, et par l'imbrication fréquente entre l'aventure et l'intrigue sentimentale (à la différence de Jules Verne).

Ses thématiques personnelles s'appuient sur un antiaméricanisme viscéral, nourri d'un puissant anti-capitalisme (La Conspiration des Milliardaires, Todd Marvel, détective milliardaire), fruit d'une sensibilité politique qui oscille entre anarchisme et socialisme.

La puissance de l'imagination fertile de Gustave Le Rouge, ses pittoresques et attachantes créations, son style parfois délirant, tout cela a fait de lui un auteur reconnu par lessurréalistes.

 

Extrait

"Le brouillard s'étant un peu dissipé, Harry Dorgan crut voir remuer des ombres dans les buissons.

Il attendit, le coeur battant à grands coups.

Il comprenait que le moment où il allait savoir était proche.

Une minute s'écoula, rien encore.

Enfin des pas sonnèrent sur les planches vermoulues du pont.

Un homme s'avançait en titubant légèrement comme pris de boisson. Il portait sous le bras une énorme serviette de maroquin rouge. A la silouhette plutôt qu'à la physionomie qu'il discernait mal, l'ingénieur reconnut un certain Mr. Stewart, inspecteur des syndicats des terrains, un des personnages importants de la nouvelle ville, et qu'il avait eu souvent l'occasion de voir au club du Haricot Noir.

Mr. Stwart franchit le pont non sans peine, il faisait de nombreuses embardées à droite et à gauche et paraissait complètement ivre. Et il fallait qu'il le fût pour avoir choisi un pareil chemin, car Harry Dorgan l'avait souvent entendu exprimer de façon véhémente ses terreurs au sujet des assassins fantômes du Creek Sanglant.

A ce moment tous les globes électriques qui éclairaient l'agglomération ouest de Jorgell-City s'éteignirent. Une moitié de la ville fut plongée dans les ténèbres.

Les yeux hors de leurs orbites, le front mouillé d'une sueur glacée, Harry Dorgan regardait, éperdu d'horreur.

Il eût voulu crier, prévenir le malheureux ivrogne qui s'avançait en chancelant au-devant de la mort, mais sa gorge, contractée par une poignante émotion, ne laissa échapper aucun son.

Il fit effort pour se laisser glisser en bas du cèdre, ses membres étaient paralysés par une épouvante sans nom.

A ce moment, Mr Stewart était parvenu sur l'autre rive du Creek.

Il fit un pas en avant; et, tout à coup, du fond des ténèbres, une ombre bondit.

Mr Stewart avait jeté un cri d'angoisse déchirant. Son visage parut une seconde illuminé d'une auréole bleuâtre, et il roula à terre. L'assassin s'était déjà emparé de sa serviette et explorait ses poches. Tout cela s'était passé avec une telle rapidité qu'Harry Dorgan en demeurait confondu. Un seul geste, et la victime était tombée comme une masse, sans même avoir le temps d'achever son suprême cri d'agonie."

Le spectre mortel

18/04/2010

"LA REVOLTE DES PENDUS" de B. Traven

Editions La Découverte Poche - 2010

 

Dans les années 20 du XXeme siècle, les Indiens Tsotsil du Chiapas se révoltent contre leurs oppresseurs espagnols, les Ladinos. Les indiens , main d'oeuvre servile utilisée pour l'exploitation de la forêt au seul profit des maîtres espagnols tout-puissants, endurent les pires conditions de vie et de travail, pendus par les quatre membres lorsqu'ils ne produisent pas assez, seule la mort est au bout de leur exploitation.

Conduits par une minorité lasse de tout endurer, ils vont se révolter, renverser les oppresseurs et partir à la conquête du pouvoir à travers la forêt, les marécages et sous les trombes de pluie. Mais tout est suportable dans l'espoir de vivre libre.

Ce roman, publié en 1936, vrai chef d'oeuvre de la littérature engagée, sans concession, est une ode à la liberté.

 

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L'auteur : B. Traven.

 

B. Traven est un écrivain de langue allemande, surtout connu pour son roman Le Trésor de la Sierra Madre (Der Schatz der Sierra Madre).

Ce livre a été porté à l'écran par John Huston, dans un film du même nom, avec comme acteur principal Humphrey Bogart. On sait que B. Traven aurait participé au tournage de ce film sous le nom de Hal Crove, représentant artistique de Traven.

Parmi ses différents pseudonymes, on relève : Traven Torsvan, Berick Torsvan, Richard Feige, Kraus Linger, Otto Wienecke, Hugo Kronthal... Mais Traven a toujours souhaité brouiller les pistes de son parcours souvent par nécessité (il a longtemps été recherché), par malice (le désir amusé de brouiller les pistes) et surtout par conviction (car pour lui seule l'œuvre compte).

 En fait, celui qui signait B.Traven, est l'acteur Ret Marut. Lorsque la guerre éclate, il n'est pas enrôlé, mais devient journaliste et écrivain. Secondé par Irene Mermet, son amie et collaboratrice, Marut va publier des nouvelles pacifistes et surtout, à partir de 1917 diriger, malgré la  censure, une revue anarchiste, Le Fondeur de Brique (Der Ziegelbrenner) vendu sur abonnement. Le 7 novembre 1917 se crée la République des Conseils de Bavière, à laquelle Marut va participer activement avec Irene. Responsable de la Presse, il est arrêté le 2 mai 1919, mais réussit à s'évader, puis en compagnie d'Irene, il va errer pendant trois ans et demi à travers l'Europe, sous divers pseudonymes. Finalement,  il réussit en avril 1923 à embarquer sur un cargo pour Tampico, port mexicain.

Il arrive au Méxique peu après la mort du dictatuer Porfirio Diaz, en pleine révolution mexicaine.

Sa découverte du Mexique et de l'exploitation des indiens va devenir le moteur premier de ses écrits et de sa vie pendant ces dix annnées prolifiques. Ses ouvrages seront écrits en allemand et publiés par le journal socio démocrate Vorwarth en feuilletons. Inauguré par Les Cueilleurs de Cotton, suivront Le Vaisseau des Morts et Le Trésor de la Sierra Madre. Parallèlement, Traven participe à des expéditions archéologiques et ethnologiques au Chiapas comme photographe, sous le nom de Torsvan, tout en suivant des cours de civilisation et d'histoire indianiste à l'Université de Mexico.

A partir de 1928, il entame le cycle dit de la Jungle, avec des nouvelles et récits comme L'arbuste et Le pays de printemps (illustrés de ses photos) et des romans comme Un Pont dans la Jungle et Rosa Blanca. À partir de 1931, il obtient un permis de séjour et part s'installer près d'Acapulco,  à Parque Cachu. Puis, c'est le cycle de la caboa (caoutchouc), le plus prolifique avec notamment La Charette, Gouvernement, Le général de la Jungle et La révolte des Pendus.

Son dernier livre Le Général de la Jungle ne fut publié qu'en 1939 en Suède. Mais il avait pratiquement cessé d'écrire. En 1951, il s'installe à Mexico. Désormais, il se consacre à la diffusion de ses livres et aux adaptations de ses films (9 de son vivant). Lors de l'épisode du Trésor de la Sierra Madre, le journaliste Louis Spota révèle que Torsvan n'est autre que le célèbre écrivain B Traven. Commence alors la chasse au Traven dont il s'amusera à déjouer tous les pièges avec habileté et amusement, jusqu'à sa mort le 16 mars 1969. Ces cendres furent transportées au Chiapas et dispersées au-dessus du Rio Jataté.

 

 

Extrait

La nouvelle équipe arriva au campo Sur en pleine nuit. Les hommes étaient littéralement rompus par leur longue et pénible marche à travers la brousse. Ils avaient pataugé pendant des heures dans les marécages épais et gluants. Ils se laissèrent tomber à terre en même temps que leurs bagages. Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure qu'ils se décidèrent à se mettre en quête de nourriture, mais le cuisinier leur dit qu'il n'avait rien pour eux, et qu'à moins d'avoir apporté leurs vivres, ils seraient obligés d'attendre jusqu'au lendemain avant de pouvoir manger. Il ajouta qu'il était d'ailleurs lui-même fatigué, qu'il n'avait pas la moindre envie de travailler à cette heure et réclama la cuisinière qu'on lui avait promise en renfort. Le catapaz La Tumba qui avait amené la colonne répondit que la cuisinière serait mise à sa disposition le lendemain, mais que, pour l'instant, elle était avec son frère.

Les arrivants se virent donc forcés d'allumer un feu et de faire réchauffer le peu de haricots qui leur restaient.

Quelques bûcherons qui travaillaient depuis un certain temps dans le camp at qui se tenaient aux alentours de la cuisine s'approchèrent pour voir les nouveaux venus, avec l'espoir de retrouver des figures de connaissance. Ils s'assirent auprès du feu, allumèrent leurs cigarettes et regardèrent les autres préparer leur frugal repas.

- Ce n'est pas avec cela que vous engraisserez, dit l'un des muchachos.

- Nous n'avons rien d'autre, et l'on ne mange que ce que l'on a, fut la réponse.

- Est-ce que don Felix est venu avec vous ?

- Non, il est resté au grand camp, pour vérifier le matériel et préparer les approvisionnements.

- L'un de vous a-t-il jamais été dans une monteria ? demanda un autre.

- Pas moi, répondit un des Indiens d'une voix épuisée de fatigue. Je crois d'ailleurs qu'aucun de notre colonne n'a fait encore connaissance avec une moteria.

Santiago, un des boyeros, s'exclaffa :

- Fait connaissance ! Tu en as de bonnes ! Jeunot, va ! Ici tu feras surtout connaissance avec l'enfer et tous ses diables !

18:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : b. traven, roman, mexique, chiapas, indiens | |  Facebook | |

05/12/2009

Paule CONSTANT : "White Spirit"

Editions Gallimard - 1989.

 

 Des personnages improbables : Victor, 20 ans, qui se lance dans l'aventure africaine en espérant un avenir éclatant ; Lola, petite prostituée métisse qui rêve de blondeur et de blancheur ; Alexis, le singe qui ne sait pas qu'il est un singe;  Reine Mab, la commerçante africaine et bien plus que cela ; Frère Emmanuel, religieux éconduit par la religion, prophète malgré tout ... Réunis au fond d'une bananeraie peuplée d' ouvriers exploités, d'infirmes, de putains, ils composent une humanité dénaturée d'où il semble impossible de s'échapper. Jusqu'au jour où ....

Ce roman est tout en fourmillement. Fable féroce et illumiinée, caricature cruelle et ambiguë de l'Afrique post-coloniale, qui se cherche face au néocolonialisme, il trouve sa force dans la multitude de personnages, en quête d'une destinée incertaine, contraints de vivre ensemble pour survivre et ne pas sombrer dans la folie totale.

Cet ouvrage, troisième roman de l'auteur, a reçu le Grand Prix du Roman de l'Académie Française en 1990.

L'auteur : Paule Constant

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Docteur es Lettres et Sciences humaines Paule Constant  enseigne la littérature française à l'Institut d'Etudes Françaises pour étudiants étrangers à l'Université d'Aix-Marseille. Elle préside à Aix en Provence, le Centre des écrivains du Sud- Jean Giono, dont elle est l'initiatrice. Ce centre organise rencontres littéraires et autres conférences. Quatre de ses oeuvres se déroulent sur les continents africain et américain : 'Ouregano' (1980), 'Balta' (1983), "White Spirit" (1989) et 'La Fille du Gobernator' (1994). Régulièrement récompensée pour ses oeuvres, elle obtient en 1998 le Prix Goncourt  pour son roman :"Confidence pour confidence". Paule Constant est traduite dans une vingtaine de pays. "Sucre et Secret",  publié en 2003,  met en scène des femmes américaines confrontées à la peine de mort. L'écrivaine reçoit le Prix Amnesty des droits de l'homme pour cette oeuvre. En 2007 sort son thriller "La Bête à chagrin".

 

Extrait

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"A table, ils n'étaient jamais seuls, toujours des Bananiers en vadrouille qui passaient par là et que César retenait à déjeuner ou à dîner. Ils la reluquaient avec avidité. Ils ne lui parlaient pas et, s'adressant par-dessus sa tête à César, feignaient de l'ignorer. Elle entendait des histoires brutales qui la troublaient. Il était question de revolvers, d'exécutions sommaires, de révoltes matées. La violence flottait autour d'eux. La banane, ils l'arrachaient à la terre mais aussi aux hommes, les coolies, des populations entières que l'on allait chercher comme des bêtes à la transhumance, à qui l'on avait fait franchir les frontières et que l'on avait acclimatées en dehors de tout, dans le no man's land des bananeraies. Ils ne savaient pas combien ils en possédaient, à cent près, à cause des morts et des naissances. Certaines races étaient plus fertiles que d'autres, toutes à peu près aussi soumises. Une révolte, parfois, mais comme mouches dans un troupeau, une fièvre qui se communiquait. Un coup de feu, comme un coup de cravache, un coolie par terre. Gilbert ne plaisantait pas.

Elle désirait les Bananiers, tous en groupe et chacun d'eux, et peut-être plus que tous le dénommé Gilbert parce qu'il était blond et qu'elle avait pour la blondeur et les yeux bleus, une soumission qui lui venait du ventre, un abandon résigné et heureux. Elle désirait ces cuisses velues, ces muscles noueux, leurs effluves qui s'attisaient lorsqu'ils bougeaient, une odeur chaude et dorée qui se mêlait au fumet de la viande rôtie, des langoustes grillées et au parfum des vieux alcools."

 

 
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